Les gilets verts de Laterrière

Dans les eaux glacées du discours égoïste…

Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, 1848


Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume comme dirait l’autre qui n’aurait sans doute pas voté pour le Brexit. Quelque chose qui ne tourne plus rond. C’est sans doute l’effet Jean Tremblay qui marine encore dans l’imaginaire et les portefeuilles des citoyens d’abord. Ceux et celles qui croient toujours qu’on peut faire fonctionner une ville sans payer de taxes, sans augmenter les frais de services pendant 10-15 ans et surtout sans rendre des comptes à personne.

Les citoyens d’abord de Laterrière se prennent spontanément pour des gilets jaunes. Il faudrait leur dire que la fronde des gilets jaunes français est un peu plus complexe que la leur. Ils contestent davantage que leurs frais de fuel.

Plusieurs d’entre eux en veulent aux retombées du néo-libéralisme et du capitalisme global qui ne fait qu’enrichir ceux qui le sont déjà au détriment des autres. Ils se rendent compte trop tard qu’ils faisaient tourner le système en leur défaveur. Un des leurs descendu de la Bretagne pour se faire gazer sur les Champs-Élysées soulignait que la société de consommation lui disait de s’endetter et c’est ce qu’il a fait depuis ce temps. « Écoeuré de payer » disait le slogan populiste de notre radio poubelle, au lieu de répondre spontanément par « arrête d’acheter, ou de consommer, voyons »… Vous vous tirez dans le pied en vous endettant. Or, je ne crois pas que les citoyens d’abord de Laterrière veulent monter aux barricades pour défaire le système économique en place et dénoncer les injustices sociales qui en découlent. Leur combat, il me semble, se situe au ras du sol ou de la glace.

Ils veulent payer moins de taxes municipales malgré la hausse de la valeur marchande de leur maison (en moyenne de 300 000$ à 400 000$) pour investir un peu plus dans leurs autres besoins plus pressants. S’ils payent plus de taxes municipales qu’ailleurs au Saguenay, c’est qu’ils possèdent des maisons plus recherchées. Le 200$ de plus de taxes municipales en moyenne que la ville leur impose par année leur montent à la gorge s’ils comparent leur facture à celles des autres résidents de Saguenay. Ils sont prêts à monter au front pour sauver 200$ par année. Voilà leur cause. C’est à peu près le montant d’un plein d’essence de l’un des deux pick-up qui trônent dans leur cour, tout près du skidoo, du trois roues, et de leur grosse chaloupe recouverte pour l’hiver, sans parler de leur VR démesuré. Ils sont prêts à porter un gilet jaune (le gilet vert dollar leur siérait beaucoup mieux à mon avis) pour dénoncer leur administration municipale qui tente désespérément de leur faire comprendre que des services publics ça se paye avec les taxes des citoyen.ne.s et non avec des prêts comme le faisait depuis des années l’administration du maire Tremblay, le roi des taxes congelées.

C’est ce raisonnement vert qu’a fait la majorité des électeurs d’ici et d’ailleurs en région qui a voté pour la CAQ récemment, espérant le chèque par la poste que leur avait promis le visionnaire François Legault. Les gens de Laterrière espèrent eux aussi leur chèque par la poste.

Ils ne sont pas monté.e.s non plus aux barricades pour dénoncer les augmentations salariales obtenus sous forme de bonus aux nouveaux députés caquistes – dont la discrète ministre des municipalités de Chicoutimi, grande cheerleader de son PM – tout de suite après leur assermentation. Ils préfèrent dénigrer les ajustements salariaux des nouveaux conseillers municipaux plus près d’eux.

Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume.

Les médias, entre autres, n’aident pas beaucoup à mieux saisir les enjeux qui confrontent la nouvelle administration municipale. Ils s’ennuient presque tous du bon maire qui faisait des miracles en jonglant avec les chiffres. Il semble toujours aussi présent sur les ondes radio et à la télé que la nouvelle mairesse et les nouveaux élus. Parfois même interrogé sur la nouvelle municipale du jour avant les élus concernés… il y a tout de même des limites à l’indécence journalistique.

À Radio-Canada allègrement, à TVA, à la radio poubelle la plus répandue en ville évidemment, le maire et l’ex-conseiller municipal de la Baie qui vend toujours son fromage en crottes interviennent régulièrement pour faire la leçon à la nouvelle administration. Tous les prétextes sont bons pour leur donner le micro, pour préciser n’importe quoi et surtout pour réduire la mairesse à sa plus simple expression. On s’ennuie de la grande noirceur du maire à tel point que souvent on semble le réclamer. Les citoyens d’abord de Laterrière et ceux d’ailleurs qui se plaignent de tout et de rien ne songent même pas à l’héritage empoisonné légué par le bon maire et ses acolytes. Personne ne questionne encore les frais effarants engendrés par le caprice du maire d’investir des millions$ dans le quai des croisières, loisir réservé à ceux d’en haut qui refilent la facture à ceux d’en bas. Et que dire de la place du Citoyen de Chicoutimi et son écran géant qui diffuse à la journée longue des films et des spots touristiques à des spectateurs invisibles si ce ne sont les quelques itinérants qui se rendent à la maison des sans-abris le soir venu.

Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume.

L’administration actuelle de Saguenay ne se donne pas beaucoup de chances elle non plus. Elle veut être un peu trop à l’écoute de la population et davantage des rumeurs que font circuler les donneurs de leçons habituels. En premier lieu, la radio populiste qui se vante d’avoir le vrai pouls de la population. Or, cette radio s’alimente à des sources qu’on connaît, les amis du maire qui sont encore dans le paysage municipal et qui tentent à tout prix de nous faire regretter sa disparition. Les animateurs et les pseudo journalistes de cette radio binaire, masculine à l’excès pour ne pas dire macho, encouragée par les auditeurs «non scolarisés» qui confondent tout et rien. Ce qu’ils veulent avant tout c’est de conserver leur audience en laissant filtrer toutes les rumeurs possibles sur la nouvelle administration pour passer pour des observateurs avertis de la scène publique. Mais ces gens-là qui parlent pour parler à la semaine longue n’ont qu’une cause à la bouche : le bien privé de leurs adeptes et le leur. Ils se balancent royalement de l’intérêt commun et des changements nécessaires à la transformation de cette ville sclérosée par une administration cadenassée pendant plus de 15 ans.

Il leur suffit de continuer à toucher les contrats publicitaires de la ville et des petits commerces environnants, sans oublier ceux des gouvernements supérieurs pour survivre envers et contre tout. Pour maintenir à flot ce moulin à paroles creuses et vides activé par les déboires des Saguenéens (l’équipe de hockey junior et la population), des Canadiens, la télé bas de gamme genre V, le showbiz montréalais et leur petite vie personnelle ponctuée par un autre voyage dans le Sud ou au centre Vidéotron pour aller revoir Metallica.

Il faudrait que l’administration municipale actuelle se tienne debout et défende ses choix plus ouvertement sans tenter de plaire à tous et à personne en même temps. En laissant s’étouffer les rumeurs entretenues par les médias qui nous restent, en mal de scandales et de potins chicoutimiens et jonquiérois.

Pourtant les solutions aux problèmes financiers de la ville ne manquent pas.

Par exemple, dans le cas du manque de stationnement à Chicoutimi et dans les autres arrondissements. La formule d’usage est simple : instaurer des parcomètres partout comme on le trouve dans les autres ville du Québec, y compris à Rimouski. Ce me semble une bonne manière parmi d’autres de favoriser le transport en commun. Il n’est pas normal que les vendeurs de chars, de skidoos, les climato-sceptiques, les anti syndicalistes, les promoteurs /vendeurs de bières et les contracteurs immobiliers qui rêvent d’étendre la ville jusqu’à l’Étape décident de l’avenir de cette ville en 2019.

Si l’administration actuelle se tenait debout, elle prendrait au moins cette décision : réduire le nombre de voitures ici. Ce n’est pas normal que seuls les hôpitaux et les maisons d’enseignement bouclent une bonne partie de leur budget avec le stationnement payant. La ville pourrait les imiter.

Il y a quelque chose de pourri dans notre royaume.

Le maire chafouin qui roulait ses citoyens d’abord dans sa farine a été remplacé par une mairesse bien intentionnée mais quelque peu crédule en politique. On ne peut pas toujours ménager tout le monde et son prochain dans cet univers-là. Ceux et celles qui l’entourent, les élus avant tout, devraient lui rendre la vie plus facile en assumant une part de ses décisions importantes. Sortir du lot à l’occasion et former davantage équipe. Mais avant tout, trouver des projets communs, rassembleurs qui ne relèvent pas des modèles déjà établis. Mettre l’imagination au pouvoir malgré le fait que l’imagination a souvent mauvaise presse ici.

Autre piste de solution à emprunter : ramener la population dans les centre-villes et encourager les commerces de proximité.

Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume qui s’effrite à vue d’œil.

Les gens sont tellement terre à terre qu’ils donnent l’impression qu’ils désirent s’enterrer trop tôt avant de profiter de ce qui les entoure et imaginer un avenir commun sur un territoire qui leur échappe de plus en plus. Cette ville appartient de plus en plus à tout le monde sauf à ceux et celles qui l’habitent. On est prêt à se vendre au plus offrant sans demander rien en retour. On parlera une autre fois des projets polluants qu’on voudrait rassembleurs pour sauver la mise en catastrophe. Là encore les médias entretiennent la confusion en se branchant d’emblée du côté des nouvelles jobs qui clignoteraient. Mais à quel prix?

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

©Photo: Radio-Canada

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