Les deux solitudes :

Le Lac, le Saguenay

 Si j‘obéissais à mon premier mouvement, je passerais mes journées à écrire des lettres d’injures et d’adieu.

Cioran, Aveux et anathèmes, 1987

J’habite le Saguenay, plus précisément Arvida. Mais je suis Jonquiérois dans l’âme depuis toujours. Pour moi, la fusion municipale n’a jamais existé sinon au profit de Chicoutimi…

Je n’ai jamais habité au Lac. Je ne connais pas vraiment le Lac. Pour moi, comme sans doute beaucoup d’autres Saguenéen·es, le Lac est ailleurs, pour certain·es comme pour moi une autre région. J’ai des ami·es au Lac qui ne comprennent jamais ce qui se passe ici. La même chose pour moi quand j’essaie de saisir ce qui se passe au Lac. On s’invente des prétextes et des préjugés pour justifier nos différences.

Mes ami·es du Lac, je vais surtout les voir en été, parfois à vélo. L’hiver on ne va pas là. La route est fermée à Larouche quand il neige trop, dit-on… On cultive nos idées reçues sur les périphéries régionales, il y a aussi celle de Petit Saguenay, de l’Anse-Saint-Jean, même de Sainte-Rose-du-Nord…et que dire du Haut du Lac…

Les autres Saguenéen·es aussi vont au Lac l’été, sur les plages, les campings, dans leur chalet qu’ils ont loué ou acheté il y a un bout, ou faire le tour des maraîchers, des fromagers comme Lehman à Hébertville ou Perron à Saint-Prime, depuis peu des brasseries à tous les coins de rangs. Ou ne pas se reposer à l’Île du même nom et dormir quelques nuits dans une tente en écoutant fredonner la rivière Péribonka.

Pour certain·es donc le Lac c’est le terrain de jeux des Saguenéen·es surtout l’été, et le Saguenay le centre d’achat, de consommation et souvent de travail pour les Jeannois·es à l’année longue.

Ce sont les propos loufoques du maire de Desbiens qui termine son troisième mandat qui m’ont rappelé à quel point nous habitons deux régions. À quel point ces deux solitudes résonnent dans le vide la plupart du temps. Se distinguant tout en ne se reconnaissant presque jamais, frères siamois encalminés.

Vous savez ce drôle de maire du Lac qui vise plus haut que la moyenne des élus. Lui qui veut désormais devenir le premier magistrat d’une plus grande ville, Saguenay par exemple (sic). Son fantasme a été abondamment relié et commenté «positivement» par les médias régionaux qui l’ont pris au sérieux le bon maire impétrant qui croit que pour devenir maire d’une ville il s’agit tout simplement de mettre son nom sur une liste et attendre qu’on lui signale que c’est son tour. (Mais a-t-il un peu raison dans le fond?). Un peu comme le bon docteur qui gère l’ex parti du maire Tremblay, déjà les bras ouverts, pour accueillir ce fameux Desbienois aux prochaines municipales chicoutimiennes, aucunement débiné par ses propos. Comme si au Saguenay, les élu·es et les candidat·es potentiel·le·s étaient du fifrelin, des pis-aller.

Pourquoi le maire de Desbiens ne vise-t-il pas plus haut? Québec, Montréal, Toronto, New-York, Londres, Paris, Rome,Tombouctou ou Marseille tiens, tant qu’à y être? Son expertise de la pétanque pourrait lui ouvrir grandes les portes de cette ville reconnue pour sa tradition à Fanny et la réputation de la boule bleue. Les pétanqueux savent ce dont il est question ici.

Ça me fait aussi penser à cet ex entraîneur en chef de l’équipe de hockey junior de Saguenay devenu député conservateur fédéral et qui rêve de devenir le ministre des anciens combattants officiellement si le parti de Harper-Scheer renaît de ses cendres en tapant sur le «scandale» du siècle SNC-Lavalin jusqu’à épuisement. Aujourd’hui, pour jouer dans les grandes ligues politiques, il faut être élu·e quand le vent du changement souffle sa petite brise. La CAQ en a profité et tente maintenant, désespérément de trouver dans ses rangs des ministres qui ne patinent pas sur la bottine. Il  multiplie compromis sur compromis pour éviter le pire, soit le désaveux de ses 24,46% d’électeurs qui l’ont appuyé, le vrai monde dit-on. Mais, revenons donc à nos deux solitudes.

Je proposerais encore, dans la foulée gourmée du maire de Desbiens, d’échanger à tous les mois des élu·es du Saguenay pour celleux du Lac et vice versa jusqu’à ce que la diffusion des conseils municipaux à la MA-tv-TVA en perde son latin et ses rares technicien·es.

Les électeurs/trices des deux régions n’en verraient que du feu et les comptes de dépense pour visite à l’étranger feraient plaisir à tous ceux et celles qui n’osent pas se voter un salaire décent pour ne pas froisser les citoyen·ne·s et les commentateurs rapiats. Bref, prenons la proposition du maire de Desbiens à l’envers et mettons aux enchères tous ceux et celles que l’ambition n’étouffe pas mais au contraire.

Et les deux solitudes là-dedans? J’y reviens bien malgré moi. Le Lac en politique, n’a pas le monopole des personnages loufoques. Le Saguenay a contribué avec son maire plus catholique que le pape à un modèle unique qu’on a beaucoup de mal à effacer de notre mémoire collective. Les gens du Lac se sont toujours demandés pourquoi l’avoir réélu si souvent? On se le demande nous aussi, hélas. D’autres veulent son retour par masochisme, sans doute. Le maire torve est pris bien creux dans le bleuet.

Ce que je déplore malgré tout de nos deux solitudes c’est que la partie n’est pas égale. Un peu à l’image des régions du Québec par rapport aux grands centres (Montréal, Québec et Ottawa) en terme de circulation des informations, de la culture, de la vie collective. Les médias régionaux sont essentiellement saguenéens. Ils essaient en toute bonne conscience et objectivité de «couvrir» ce qui se passe au Lac, mais les bons sentiments ne suffisent pas. Les nouvelles qui nous parviennent du Lac débordent de stéréotypes et de préjugés. Comme très peu de journalistes travaillent au Lac pour l’auditoire du Saguenay, les salles de presses qui existent se rabattent sur les sujets reconnus.

Exemple, des nouvelles du zoo de Saint-Félicien, oui, oui, le zoo et ses pompes.

Je crois, sans risque de me tromper, qu’on relate dans les médias saguenéens les allées et venues des animaux du zoo de Saint-Félicien plus souvent qu’à leur tour. Quand une maman ours polaire accouche, on prend la chose au sérieux. On fait le jeu de l’entreprise commerciale et touristique en question, on attise la banquise, si vous voulez me prêter l’expression. La saison forte estivale approche, on met les oursons de son côté. Et quand les ours dorment, et bien le carcajou veille et s’évade de son loft, histoire de bien entretenir son client. Je crois qu’on parle beaucoup plus des locataires du zoo de St-Félicien que des autres locataires du Lac, en général. Le sujet est vendeur je sais, et les médias ne se fouillent pas plus que ça pour, par exemple, enquêter sur la marche et le marché des zoos à travers le monde et ici. Les retombées touristiques emportent tout et avec elles l’esprit critique sur une entreprise d’exploitation des animaux qu’on pourrait sans doute questionner, vérifier, de temps en temps. De plus en plus, ailleurs dans le monde les zoos ont très mauvaise presse. Ici c’est encore l’avenir de notre industrie touristique en grande partie.

Autre nouvelle du Lac récurrente : le lac lui-même et sa majesté. Été comme hiver, on s’acharne à le traverser pour voir à quel point il s’étend à l’infini. Au risque de s’y noyer, de mourir congelé par le froid. Avant c’était seulement à la nage, à la rame. Maintenant, on invente des méthodes pour le narguer. À vélo, à raquettes, à pédalo, bientôt à genoux sans doute comme l’escalier du frère André à l’Oratoire Saint-Joseph, que sais-je encore.

L’information est de cette nature. Elle a horreur de l’ordinaire, du non spectaculaire, des sans voix méconnu·es. Elle radote à longueur de journée et de semaine. Alors, l’info, surtout l’info grand public se contente de relancer les nouvelles qui n’en sont pas vraiment. Celles qui dérangent personne, comme les nouveaux commerces, les nouveaux quartiers, les nouveaux élus, les mortalités, les accidents de voiture, la culture des concombres en région nordique, les tempêtes de neige, les animaux de ferme laissés lousses sur la grande route, et les sempiternel·es accusé·es de tout et parfois de rien des palais de justice toujours accompagné·es de ces avocat·es célèbres, etc.

À mon avis, on couvre mal le Lac. On couvre trop le Saguenay. Si, du jour au lendemain, une supposition, le Quotidien disparaît pour des raisons financières (vous savez ça peut arriver, certains signes ne mentent pas, espérons que l’aide promise par le fédéral suffira pour le moment pour le maintenir à flot), il restera quoi au Lac et au Saguenay pour nous informer quotidiennement? Plus de presse écrite qui, on le sait, alimente à chaque jour les médias radiophoniques et télévisuels. Le Journal de Québec- qui a fermé son bureau saguenéen situé à Québec- ne couvre ici que les faits divers, les sports, les criminels et l’insolite. Et on doit subir quotidiennement ses chroniqueurs euses alarmistes comme Martineau et compagnie qui capitalisent sur l’ignorance du «vrai monde». Une peau de chagrin avec laquelle on se couvrira si le seul journal professionnel qui résiste disparaît ici. L’avenir n’est pas tout à fait rose pour l’information indépendante dans la région. Les blogues qui ne font que pirater les médias traditionnels ne sauveront pas la mise, au contraire. Ils entretiendront les rumeurs, les préjugés et les fausses nouvelles comme font actuellement les radios bavardes sans faire de la véritable information vérifiée, objective, dégagée de tout réflexe publicitaire.

Les animaux du zoo de St-Félicien vont devoir envahir les médias sociaux pour assurer leur place au soleil de l’actualité. S’associer avec les végans régionaux. Les deux solitudes vont encore se creuser davantage. Le maire de Desbiens devrait se partir un journal pour occuper la galerie au lieu de faire de la politique. Il a des talents cachés. À lui de les découvrir ou de se couvrir, tout simplement. Il perd son temps à viser trop haut. Aujourd’hui sky is not the limit. Tous les députés et les ministres de la CAQ savent ça. À moins qu’il se présente pour le parti conservateur fédéral. La pétanque, le hockey junior, peu importe, les sportifs ont la cote en politique et dans l’opinion publique. Ils nous font oublier le reste. Et le parti conservateur a le vent dans les voiles et ne se formalise pas de trop de subtilités. Pour lui, je plagie le slogan des gilets jaunes, «la fin du monde, la fin du justin moi»… au lieu du mois.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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