10 choses qu’il faut savoir sur « le vrai monde »


C’est l’un des droits absolus de l’État de présider à la constitution de l’opinion publique

Joseph Goebbels

1 – « Le vrai monde » n’existe pas. C’est une créature de l’esprit, des donneurs d’opinions, des porteurs de leçons, des politiciens surtout et avant tout de ceux qui se tortillent dans leurs mensonges. C’est comme « la majorité silencieuse », elle n’existe qu’à l’état de veille, dans le ciel des fixes, des lieux communs, des préjugés et des prétextes de ceux qui sont mal pris pour excuser leurs décisions hâtives. En fait, « le vrai monde » c’est du « faux monde » imaginé de toutes pièces par les fabricants d’opinions publiques.

2 – « Le vrai monde » ne dit jamais un mot plus que l’autre. Il ne s’exprime pas. Il n’a pas vraiment d’opinion. Il laisse les autres, les forts en gueule s’exprimer à sa place. Dans le fond, « le vrai monde » n’a rien à faire des débats publics, des sujets de l’heure, du sort du monde, de sa société, de son pays. Il n’a que le temps de se tirer d’affaire, de s’arracher la vie qui ne lui fait pas de cadeaux. Il est trop mal pris pour tout parti-pris. Il laisse les autres se servir de lui pour vendre leur salade.

3 – « Le vrai monde » se fait constamment duper. Pas seulement parce qu’on parle à sa place, décide de ce qu’il pense et fait semblant de le consulter surtout par des sondages la plupart du temps orientés. Exemple : le gouvernement caquiste vient de le faire en refilant l’un de ses sondages-maison qui appuyait son projet de loi sur la laïcité. Le dit sondage confirmait que la majorité des Québécois (65%, le pourcentage de l’unanimité semble-t-il…) le suivait dans sa démarche. Le premier ministre en a profité pour se péter les bretelles dans le même souffle en affirmant que les Québécois partageaient son projet de loi une fois pour toutes. Et, qu’il avait été élu pour ça. Malgré les 32% de votes en sa faveur aux dernières élections, recrutés surtout en régions où « le vrai monde » imagine souvent le pire du pire pour l’avenir. Le PM se réclame de tous les Québécois quand, dit-il, une crise a assez duré, il faut la régler malgré le fait que la solution en engendre une autre.

Le fameux sondage avait été refilé au Journal de Montréal-Québec et à TVA qui, les deux, semblent favorables au gouvernement caquiste depuis toujours. Mario Dumont, entre autres, ancien chef de l’ADQ, première mouture de la CAQ, veille au grain sur ce poste « populiste ». Les vox populi de la chaîne Québécor vont souvent dans le même sens. On interviewe brièvement des Québécois d’un certain âge, souvent dans l’Est de Montréal, dans les centres d’achat des régions pour confirmer la crainte de l’Autre. Pas beaucoup d’étudiants de cégeps ou d’universités dans ces sondages-maison de TVA ou de Montréalais de l’Ouest de l’Île. Jamais rien de scientifique dans cette approche, que des préjugés et des idées reçues cent fois pour enfoncer le clou du nationalisme frileux et de l’idéologie de droite entretenue par la plupart des chroniqueurs du Journal de Mourrial, des radios poubelles de Québec et d’ailleurs.

4 – « Le vrai monde » vote toujours du bon bord, du bord du pouvoir? Oui, par la force des choses. Les gens « ordinaires » comme les appelait la CSN dans le temps, les 9 à 5, les travailleurs qui ne gagnent jamais assez pour payer leurs dettes considèrent souvent les élections comme une sorte de loterie. Ils veulent être du bon bord par principe. Comme si le fait de voter pour le parti qui va prendre le pouvoir leur donnait une chance de s’en sortir. Exemple : ils ont voté en grande partie pour la CAQ à la dernière élection parce qu’on leur avait promis des chèques par la poste, une loi sur la laïcité rigide et définitive pour qu’ils cessent d’avoir peur de ceux et celles qui viennent d’ailleurs et la richesse d’ici quatre ans. Ils croient encore aux promesses électorales, faute de mieux et d’analyses plus poussées. Ils flottent sur les vagues des rumeurs et des potins politiques cent fois répétées par les démagogues du clavier, du micro et du petit écran.

5 – « Le vrai monde » et la création de la richesse. Il ne faudrait tout de même pas croire que « le vrai monde » croit que le cycle des injustices sociales et la non répartition de la richesse commune s’effaceront un jour de grand soir. Il essaie donc de créer sa propre richesse avec les moyens du bord, pauvres moyens mis à sa disposition pour entretenir ses illusions et ceux des autres. Il mise sur les billets de loterie, multiplie les jobs par dessus celle qu’il a déjà et attend ce fameux héritage d’un vieil oncle inconnu qui n’arrivera jamais. « Le vrai monde » espère désespérément qu’il s’en sortira un jour si les promesses de jours meilleurs se réalisent. Il rêve « le vrai monde » de n’importe quoi quitte à même voter pour un parti politique qui lui promet la lune en forme de billet vert.

6 – « Le vrai monde » et la conversation démocratique. Il ne s’occupe pas beaucoup de politique. Il trouve le domaine complexe, réducteur et inabordable pour le commun des mortels comme lui. Ce sont des gens de professions libérales larges (avocats, médecins, journalistes, enseignants, hommes d’affaires) ou vedettes de la télé ou du showbiz, sportifs connus, déchus qui méritent de s’y illustrer. Rarement des gens de ce milieu qu’on dit populaire. Peu de chauffeurs de taxi, de manœuvres, de menuisiers, de camionneurs, de mécaniciens, de serveuses, de coiffeuses, de petits fonctionnaires ont accès à ce monde politique. Pratiquement jamais d’artistes qui ont souvent le niveau de vie du « vrai monde ». En partant, faut que les autres puissent vous reconnaître rapidement si vous voulez travailler dans un parlement ou à  l’hôtel de ville. « Le vrai monde » part avec cette prémisse quand on lui parle de politique. C’est un monde inaccessible pour lui et les siens de son statut économique. Il en prend acte.

7 – « Le vrai monde » et le travail. Dans le fond, ce « vrai monde » l’ignore peut-être mais c’est lui qui fait en grande partie marcher la machine commerciale et économique au Québec. Ils sont les tâcherons, ceux et celles qui se dépêchent le matin à 7 heures moins le quart ou à huit heures moins le quart pour ne pas arriver en retard à l’ouvrage. Ceux et celles qui punchent et rentrent au travail malgré la grippe, le mal de tête, les enfants malades ou la crise de nerfs avec la blonde la veille. Peu de ces gens-là adorent leur travail. Ils ne s’y épanouissent pas vraiment. Ils ne travaillent pas pour améliorer le sort du monde dans bien des cas, ils travaillent pour gagner leur vie. Si on leur demandait de changer de job avec un meilleur salaire, ils accepteraient tout de suite de le faire. En général, «le vrai monde» travaille pour le salaire et les récompenses de fin d’année, le voyage cheap dans le Sud, le tour aux States et la nouvelle télé plasma. C’est réducteur, mais c’est comme ça. Vous n’avez qu’à leur demander. Quand on les croise en voiture ou dans le bus tôt le matin ou à la fin de la journée, c’est écrit dans leurs yeux.

8 – « Le vrai monde » et la religion. Sujet délicat s’il en est un. Les rapports du « vrai monde » avec la religion sont minimalistes. Seuls les vieux et les jeunes illuminés y recourent encore pour se sortir de leur torpeur et de leur impéritie à vivre. Ils ont déjà entendu des histoires d’horreur sur les abus sexuels des prêtres, ils en entendent encore et réduisent leur vision du monde religieux bien souvent à ça. Les représentants religieux ne sont que des abuseurs d’enfants ou de femmes célibataires (ou veuves) envoûtées par leur halo. Et quand on leur parle des autres religions qui parfois les entourent et bien là ils perdent l’équilibre. Ils ont tellement entendu répétées les mêmes idées fixes sur les autres religions qu’ils montent au front pour défendre la veuve, l’orphelin et tout ce qui vient avec. Plus on s’éloigne des grands centres, plus on se méfie de ce que l’on ne connaît pas ou très mal. Les médias populistes et sociaux font le reste pour entretenir les confusions sur les religions non catholiques. Dans le fond, on croit vraiment que hors le christianisme, point de salut même pour le citoyen qui se veut, qui se dit laïc. Depuis toujours, le Québécois moyen, celui de la base qui n’a pas de voix semble buriné par l’esprit catholique et le sentiment de culpabilité originel qui le pousse malgré lui à subir sa condition de refoulé sans même admettre le sentiment de résistance ou de révolte de dernier recours.

9 – « Le vrai monde » et les artistes. Pour eux, ces gens-là se sont des extraterrestres plus qu’aussi inquiétants que les étrangers de passage ou de résidence permanente. « Le vrai monde » ne connaît rien du monde artistique. Pour lui l’art ou si on veut le domaine des artistes se résume à ce qu’il voit à la télé. Il ne lit presque jamais de fiction québécoise, encore moins d’essais, de poésie, de livres d’histoire; ne va pas souvent sinon jamais au théâtre. Il va au cinéma pour retrouver les vedettes qu’ils fréquentent à la télé. Et sa sortie culturelle privilégiée c’est le show de comiques, n’importe lesquels, il les aime tous. Pour oublier le reste il a besoin de rire, de rire de lui-même surtout, c’est le sujet d’adoption des humoristes d’ici. S’amuser et amuser la galerie aux dépends des moins nantis, des sans voix, des laissés pour compte qui rêvent de passer à la télé pour se voir enfin exister. Surtout pas trop de politique, pas trop de social, pas trop de critique de l’époque dans ses loisirs culturels. Il veut rire sans trop de conséquences. Sa vie culturelle se résume le plus souvent à ça. La peinture, l’architecture, la musique classique, la danse, la performance, le théâtre, très peu pour lui. Il n’a pas de bibliothèques dans son sous-sol, dans son salon, dans sa chambre. La raison est simple : il achète très peu de livres. Ça fait de la poussière et le choix est trop vaste. Par où commencer? Des fois,  la biographie de ses vedettes préférées gagnée en cadeau dans une tombola.

10 – « Le vrai monde » et les intellectuels. Il déteste ces gens-là parce qu’il n’arrive pas à les suivre. Il les mêle tous. Il n’a jamais lu Le Devoir de sa vie. Il ne connaît pas ses chroniqueurs sportifs et les autres. Il a raison de dire que souvent ce quotidien néglige l’actualité régionale. Mais c’est la même chose pour tous les autres quotidiens québécois. Si on lui avait expliqué à l’école, même au secondaire, à quoi servent les intellectuels dans une société, peut-être qu’il aurait mieux saisi leur rôle de catalyseur. Il aurait pu faire la différence entre l’esprit critique et la démagogie intellectuelle. « Le vrai monde » s’est coupé du bavardage démocratique des médias pour mieux respirer. Il n’avait pas les outils nécessaires pour résister à son tintamarre. Dommage.

Quand je parle politique et culture avec mon vrai monde, mon garagiste, mon camelot de 60 ans, mon chauffeur de bus, mon taxi, ma coiffeuse, mon dépanneur je sens que ces gens-là aimeraient sortir du tourbillon des idées reçues actuelles soufflées par les parasites du régime en place. Je sens que « le vrai monde » voudrait prendre la parole pour rectifier le tir des autres, de tous ceux qui parlent à leur place.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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