Y a-t-il une empreinte carbone dans la salle?


Je trouve que la colère est une énergie extrêmement positive.

-Hélène Pedneault

La Bibliothèque de Jonquière portera donc le nom de l’écrivaine de Jonquière, Hélène Pedneault. La cérémonie officielle de cette désignation se fera le 29 août à 17 heures en présence de plein de monde qui connaissent Hélène un peu, beaucoup ou pas du tout, j’imagine.

Il était grand temps de souligner l’exceptionnel parcours littéraire et social dans sa ville natale de cette lanceuse d’alertes avant l’heure alors qu’une rue porte son nom à Québec, qu’une salle de réunion de même dans un hôtel pas loin, que des organismes divers nationalistes, militants, syndicaux, environnementalistes, éducatifs, culturels et féministes l’ont reconnue comme une personnalité incontournable à la générosité et aux antennes sans borne.

Elle qui a laissé sa marque dans tous les milieux qu’elle fréquentait et défendait à en perdre le souffle.

Le monde d’ici et d’ailleurs a un peu changé depuis son décès en 2008, il y a déjà dix ans

Et des poussières. Elle avait 18 ans en 1970 pendant la crise d’Octobre et se rappelle avoir roulé dix heures en train de Jonquière pour assister à la Nuit de poésie à Montréal. Ça marque une fille ce souvenir-là autant que l’entrevue exclusive qu’elle fait avec Simone de Beauvoir à Paris, publiée dans le numéro de mars 2004 de la revue La Vie en Rose, unerevue féministe où elle signait une chronique drôle et percutante sur tous les sujets qui la préoccupait.

J’aimerais beaucoup qu’elle fasse une exception d’outre-tombe pour s’exprimer librement sur ce qu’elle pense de notre monde d’aujourd’hui. Sa chronique pourrait s’intituler, par exemple, Y-a-t-il une empreinte carbone dans la salle?

Elle qui s’affichait environnementaliste avouée pure et dure. Luttant entre autres contre la privatisation de l’eau en fondant la Coalition Eau Secours, défendant la beauté des lacs, des forêts et de tous les animaux de la terre, surtout les chats comme Chris Marker d’ailleurs, documentariste méconnu.

Je sens qu’elle y mettrait de la colère et du cœur pour remettre tout ce beau monde et nous avec à notre place. Elle serait sans doute beaucoup plus drôle et caustique que tous ces humoristes (Dans son temps, c’étaient les chansonniers et les poètes qui militaient au front pour le vrai) qui remplissent les salles de spectacles de la belle Province et leurs poches  en évitant la plupart du temps de parler des vraies affaires et surtout pas de féminisme ou de la souveraineté du Québec et encore moins du sort de la planète et des inégalités sociales, sujets tabous par-dessus les autres. Les classes dominantes amusent les classes dominées pour qu’elles ne se rendent pas compte de leur soumission.

J’aimerais beaucoup l’entendre parler et la lire sur les questions environnementales qui divisent le Québec à l’heure actuelle. Du «virage vert» des Caquistes au pouvoir, du récent «virage nationaliste» des jeunes Libéraux, de la discrétion des Péquistes sur le prochain référendum et surtout du rôle joué par les médias sociaux dans la pollution des ondes et de l’opinion publique. Sans oublier de l’omniprésence des donneurs de leçons de droite comme Richard Martineau qui, à l’époque d’Hélène, dirigeait à gauche l’hebdomadaire Voir… avant qu’il remplace Lise Payette au Journal de Montréal en plein lock-out.

Elle qui privilégiait dans ses sorties publiques la radio publique en tant que chroniqueuse

Aguerrie et recherchée comme ses confrères de l’époque (les années 80-90 surtout) Pierre Bourgault, Pierre Falardeau, Michel Chartrand et plein d’autres. J’aimerais beaucoup la lire et l’entendre s’exprimer sur la pollution des ondes entretenue par les radios poubelles de Québec et d’ailleurs qui défendent le droit sacré des automobilistes à un troisième lien vers Lévis. Les radios poubelles qui perpétuent des valeurs qui l’allumaient particulièrement : l’ignorance, la bêtise, la médiocrité et le statu quo.  Bref, Hélène Pedneault nous manque.

Dans sa chronique parue dans le numéro anniversaire de La Vie en Rose en 2005, elle soulignait avec justesse la manipulation et l’exploitation des enfants et des jeunes par les médias sociaux qui commençaient leur ravage dans les esprits et les cerveaux.

La plupart du temps, la Pedno comme l’appelait Anne Sylvestre frappait dans le mille et annonçait dans ses chroniques les troubles à venir, les injustices à dénoncer bien avant qu’ils nous tombent dessus. Bien avant que les insoumis, que les indignés s’indignent de la richesse des riches et de la soumission et l’indifférence des classes populaires.

J’imagine sa colère en chroniquant sur le besoin actuel de la classe moyenne et sans doute les autres, encouragés par les politiciens en place de vouloir «créer la richesse» à n’importe lequel prix comme solution à tous les maux. Comme si c’était la raison d’être de vivre sur terre, s’enrichir et enrichir les autres en cautionnant une société de consommation folle de son libre marché. Une société où la solidarité est effacée par ce goût morbide de protéger son bout de pelouse, son pick-up, ses petites affaires achetées à crédit pour faire comme les autres, les voisins.

Voici un texte d’atmosphère philosophique pour terminer ce clin d’œil à Hélène tiré de Mon enfance et autres tragédies politiques publié chez Lanctôt Éditeur qu’elle était venue nous présenter au syndicat des profs du Cégep de Jonquière (SPECJ) le 16 mars 2004, syndicat dont elle était marraine à la vie, à la mort. Un texte qui questionne tous ceux qui ne rêvent que de grands projets industriels(Carbone zéro?) qui vont peut-être créer «des jobs», de la richesse pour ceux qu’on connaît déjà au détriment du reste, des conséquences environnementales et culturelles de leur présence. Je sens qu’Hélène aurait pété un plomb ou deux avant de préparer un show bénéfice pour aider les opposants à ces projets porteurs de pollution et de malheurs.

«On ne peut pas vivre sans tenir compte de notre esprit, de notre psychique, de notre imaginaire. Quand on met de côté ses parties de nous, il y a forcément une déperdition de chaleur par toutes nos fissures. Cela crée une brèche par où peut entrer le froid. Mais le monde dans lequel on vit est basé que sur l’économie (C’est moi qui souligne). Toutes les décisions sont prises la calculatrice à la main, l’esprit vide. C’est une erreur. Pour qu’un peuple vive, il faut que sa culture précède l’économie, de la même façon  que les bourgeois sans argent ne se sont jamais sentis pauvres, parce qu’ils possédaient la culture que les pauvres n’avaient pas. Une économie qui n’est pas précédée par la culture de son peuple, qui n’a pas ses assises dans une culture reconnue, aimée, forte, vivante et nourrissante, ne restera jamais qu’un vulgaire exerce fiscal. Une économie qui ne s’occupe pas de culture et qui trouve toujours qu’elle est un luxe et non une nécessité est une absurdité, et même un mensonge, parce qu’elle nous réduit à n’être que des consommateurs, des travailleurs, des producteurs de biens ou de services, alors que nous sommes beaucoup plus que cela.»

Merci bien Hélène. Tu nous manques. Relisons tes chroniques et tout le reste pour nous calmer un peu mais pas trop.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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