Affaiblir l’État fédéral canadien : mon appui au Bloc

Affaiblir l’État fédéral canadien : mon appui au Bloc

Que je soutienne le Bloc québécois le 21 octobre prochain ne surprendra guère quiconque me connaît un peu, mais je tiens néanmoins à en apporter ici les multiples justifications pour écarter d’avance de mauvaises interprétations à propos de mon choix. Commençons par les partis que je n’ai aucune raison d’appuyer.

Les partis antipathiques : le PLC, le PCC et son avorton

Le Parti libéral du Canada et le Parti conservateur du Canada constituent les deux principaux instruments politiques du capital canadien. Même si le premier apparaît plus « progressiste » que le second, il n’en demeure pas moins le parti du statu quo social et constitutionnel. Le PLC carbure à l’idéologie libérale avec un volet plus interventionniste que son adversaire dans sa défense de la grande entreprise privée et fait preuve d’une hypocrisie remarquable en ce qui a trait à l’environnement et à la politique étrangère, alors que les considérations économiques ont été priorisées dans l’achat d’un pipeline, l’appui à l’exploitation des sables bitumineux et la vente d’armes à l’Arabie saoudite. Le parti de Justin Trudeau est également celui du rapatriement de la Constitution qui a permis à Ottawa d’affaiblir le Québec, de renforcer le pouvoir des juges et d’imposer une politique de multiculturalisme destinée à noyer la nation québécoise, réduite à un groupe ethnique parmi d’autres. Ce parti fera tout pour combattre la loi sur la laïcité non pour l’améliorer, mais pour en réduire la portée.

Le Parti conservateur représente la fraction la plus réactionnaire des possédants. Plus hostile que l’autre à la protection de l’environnement, plus militariste, plus méfiant envers la science et plus proche des valeurs religieuses chrétiennes et traditionnelles, il est actuellement le parti politique le plus populaire du Canada anglais. Sur le plan constitutionnel, son prétendu respect des compétences des provinces n’a jamais fait avancer le Québec.

Quant au Parti populaire du Canada, avorton du Parti conservateur, il s’agit d’un petit regroupement de radicaux de droite recrutés dans les couches lumpenisées et incultes de la petite bourgeoisie. Climato-sceptiques et amateurs de radio-poubelle, ils se distinguent de la plupart des candidats et candidates des autres partis par une pauvreté intellectuelle abyssale. Dirigés par un avocat qui se prend pour un économiste et se croit autorisé à séparer le scientifique du non scientifique, ces hurluberlus se rassemblent autour de l’idée que l’ensemble des individus et acteurs économiques ne doivent bénéficier d’aucune protection de l’État (ou syndicale) afin de les inciter à s’améliorer sans cesse dans le contexte d’une concurrence féroce. Tant pis pour ceux qui crèvent ou qui se rendent malades, rongés par un stress permanent. C’est l’application intégrale de la sélection naturelle darwinienne dans la collectivité humaine.

Les partis sympathiques : le NPD et le Parti vert

Fondé en 1961, le Nouveau Parti démocratique résulte de l’initiative du mouvement syndical et ouvrier canadien. S’inscrivant dans la mouvance réformiste du socialisme (la social-démocratie), ce parti n’a jamais réussi à unifier les salariés du Québec et du Canada anglais. La question nationale a toujours été facteur de division. Bien que le NPD ait manifesté une certaine ouverture envers le Québec, le mouvement syndical québécois allait beaucoup plus loin et n’arrivait donc pas à se reconnaître dans ce parti. En 2011, la victoire spectaculaire des troupes de Jack Layton s’est avérée un feu de paille : en aucun cas, il ne s’agissait d’une montée de la gauche. Un grand nombre de circonscriptions rurales qui avaient appuyé l’ADQ de Mario Dumont ont élu des candidats et candidates du NPD sur la seule base du rejet des autres partis et de la sympathie envers le regretté Jack Layton. Cette victoire n’avait rien à voir avec l’aboutissement d’une patiente construction, mobilisation et politisation sur l’ensemble du territoire. Par ailleurs, alors que certains évoquent les origines ouvrières du NPD pour justifier ce qu’ils voient encore comme un vote de classe, il n’est pas inutile de rappeler qu’à l’époque actuelle, ce parti a rompu avec le réformisme au profit d’une version adoucie du néolibéralisme. Que Thomas Mulcair, auparavant ministre dans le gouvernement résolument néolibéral de Jean Charest, en soit devenu provisoirement le chef en dit long. Si, malgré tout, une fraction des salariés du Canada anglais reconnaît le NPD comme étant le parti au service de ses intérêts, on ne peut en dire autant en ce qui concerne le Québec.

Le Parti vert, voué à combattre les diverses menaces auxquelles l’humanité, le climat et les écosystèmes se trouvent actuellement confrontés, lui vaut un respect bien mérité pour la priorité qu’il accorde à la vie. Il souffre cependant de carences théoriques et politiques qu’il ne saura résoudre que dans les années qui viennent, lorsqu’il aura pleinement compris que sans transformation des rapports sociaux, c’est-à-dire sans rupture avec un régime fondé sur l’accumulation sans limite du capital dans un monde où les grandes décisions en matière d’investissement, de production, de transport et de distribution sont prises par des grands groupes privés, aucun progrès majeur ne sera possible. Le Parti vert devra se transformer en parti écosocialiste pour sortir de l’incohérence et, éventuellement, de la marginalité.

Le Bloc québécois

Le Bloc québécois est formé de diverses tendances représentant différents intérêts de classe, à l’exception du grand capital, résolument fédéraliste. Le cas de Pierre-Karl Péladeau constitue l’exception qui confirme la règle. Même parmi les grands dirigeants et actionnaires de Québecor se trouvent des fédéralistes notoires. On peut néanmoins se demander pourquoi un socialiste appuierait un parti comme le Bloc. Précisons d’abord que je ne suis pas le seul représentant de ce courant de pensée à opter pour le parti d’Yves-François Blanchet. Il y en a plusieurs autres. Par ailleurs, je n’adhère aucunement à l’analyse simpliste voulant que le nationalisme dominant au Québec soit mû par des considérations xénophobes, islamophobes, voire racistes, même si ces sentiments existent, comme partout ailleurs. Les adeptes de ce genre d’analyse n’arrivent pas ou n’arrivent plus à concevoir le caractère minoritaire de la nation québécoise, assimilée à un ensemble plus vaste qu’ils appellent « l’Homme blanc », oppresseur par définition, même si cette nation, comme toutes les autres, est constituée d’individus provenant de classes sociales diverses et aux origines ethniques encore plus diversifiées. Sensibles aux minorités en tous genres, nos experts en politique quantique ont le nez trop collé sur l’infiniment petit pour apercevoir la minorité francophone et québécoise dans le cadre global canadien et les conséquences qui en résultent sur tous les plans.

À mon avis, les partisans québécois du NPD et du Parti vert et les membres de la gauche postmoderne ou libérale avec qui j’ « échange » de temps en temps sur Facebook passent à côté de la stratégie la plus efficace pour atteindre leurs fins. Le Canada souffre d’une faiblesse politique infiniment plus facile à exploiter que toutes les autres failles qu’on peut y trouver. Cette faiblesse réside dans ses fondements mêmes, c’est-à-dire son régime fédéral qui refuse de reconnaître dans la Constitution et son interprétation l’existence des diverses réalités nationales. De tout cela résultent diverses injustices dont les pires concernent évidemment les peuples autochtones. Mais même si la situation matérielle des Québécois n’est pas comparable, il n’en demeure pas moins que la condition de minoritaire produit de multiples frustrations. Au cours des dernières années, le Canada s’est donné des gouvernements majoritaires sans le Québec. Ils ont été libéraux sous Jean Chrétien et Paul Martin, et conservateurs sous Stephen Harper. Encore aujourd’hui, les sondages démontrent que sans le Québec, le Canada anglais élirait un gouvernement conservateur. Compte tenu des pouvoirs de l’État fédéral canadien, des décisions fondamentales sont prises sans que le Québec ne puisse s’y opposer. Des choix économiques aux effets structurants indéniables sont effectués au détriment du Québec, qu’il s’agisse du soutien à l’exploitation des sables bitumineux, des contrats de construction de navires, des subventions à l’industrie automobile de l’Ontario sans équivalent pour le Québec, etc. En revanche, le Québec reçoit de la péréquation, pour laquelle on cherche à le couvrir de honte. Si telle est la volonté d’un éventuel gouvernement Scheer, un oléoduc passera sur le territoire du Québec (le fameux « corridor énergétique »). Si Justin Trudeau est réélu, il contestera une loi de l’Assemblée nationale (la loi 21), alors que même Québec solidaire estime que la bataille ne doit être menée que dans le cadre des institutions québécoises.

L’idée d’unir l’ensemble de la population canadienne autour d’un projet réformiste, progressiste et vert ne s’est jamais concrétisée. Elle avait été formulée pour la première fois au milieu des années 1960 par Pierre Elliott Trudeau, qui croyait qu’il suffisait d’investir le pouvoir fédéral plutôt que de « se plaindre » pour que les Québécois puissent résoudre leurs problèmes. Ce fut un échec. Plus tard, le « beau risque » du fédéralisme renouvelé adopté par le PQ de René Lévesque en 1984 a sombré dans les eaux du lac Meech. La mise à l’écart de la question nationale depuis l’attente des « conditions gagnantes » par le Parti québécois depuis Lucien Bouchard et l’élection de gouvernements ouvertement fédéralistes à Québec n’ont rien fait avancer.

L’indépendance demeure encore aujourd’hui un puissant levier de changement. Elle ferait éclater un État membre du G7. Elle forcerait tant le Québec que le Canada anglais à se redéfinir sur de nouvelles bases institutionnelles, dans un contexte où la conception de la démocratie n’est plus la même qu’en 1867 et que des problèmes majeurs sont apparus depuis, en particulier ceux qui affectent l’environnement.  Elle offrirait l’occasion d’élaborer une constitution où il serait évidemment question d’inclure certains éléments d’un authentique projet de société qui opposerait dans un véritable débat diverses composantes de la société québécoise. L’indépendance permettrait de sortir rapidement de l’État pétrolier canadien et de s’extraire d’une structure politique incapable de démocratiser le Sénat, d’abolir la monarchie, de réformer son mode de scrutin. Pas plus que la nation québécoise, la nation canadienne n’a jamais pu se prononcer sur ses institutions politiques, imposées par Londres et les élites coloniales.

Le mouvement indépendantiste a certes subi des défaites majeures depuis 1995. On nous répète à satiété que plusieurs sont « passés à autre chose » et que les jeunes seraient indifférents sinon hostiles à l’idée de faire du Québec une nation indépendante. C’est peut-être vrai, mais le Québec a connu d’autres épisodes de contradiction flagrante entre les nécessités politiques et le niveau de mobilisation. Le rapatriement unilatéral de la Constitution, en 1982, a suscité un tollé chez les « élites », mais l’apathie consécutive à la défaite référendaire de 1980 a poursuivi son œuvre, jusqu’au sursaut de 1990-1996. La vie politique se caractérise par un niveau d’imprévisibilité très élevé. Et l’appui à l’indépendance continue de dépasser les 35%, ce qui représente encore beaucoup de monde.

Plusieurs refusent de voir dans la remontée du Bloc québécois autre chose qu’une sorte de nationalisme conservateur nourri des mêmes affects qui ont porté la CAQ au pouvoir. Pourtant, cette remontée n’a commencé à se faire sentir qu’aux alentours de la mi-septembre 2019, soit près d’un an après la victoire de la CAQ. Pourquoi la montée du Bloc aurait-elle mis 11 mois s’il s’agit de la même mouvance? S’il est indéniable que des indépendantistes ont voté pour la CAQ en 2018 – ce que je regrette profondément – il n’en demeure pas moins que le succès remporté par ce parti est principalement redevable à l’effondrement du vote libéral. Autrement, j’aimerais bien qu’on m’indique à quel endroit ce vote s’est retrouvé… À l’inverse, je doute fort que le vote libéral qui a fait le succès de la CAQ favorisera le Bloc, tout comme la mouvance conservatrice et fédéraliste du parti de François Legault.

Dans la mesure où le mouvement indépendantiste se trouve actuellement dans une position vulnérable, l’élection d’une forte délégation de bloquistes offre une occasion inespérée d’entreprendre sa reconstruction. Ces députés, hommes et femmes, occuperont une partie importante du territoire du Québec et bénéficieront de ressources non négligeables (personnel de recherche, budget, organisation, présence dans les médias, etc.). Cette éventuelle renaissance aura par ailleurs pour effet de secouer l’apathie de l’ensemble du mouvement. L’espoir donne envie de se battre. Depuis quelques jours, j’ai le sentiment que tout peut redevenir possible, à condition de frapper l’État fédéral canadien là où ça fait le plus mal : en plein cœur.

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