Le dos large de la majorité silencieuse

La majorité n’a pas le droit d’imposer sa connerie à la minorité

– Georges Wolinski

Lu dans Le Quotidien du 21 janvier sous l’article Les employés de l’UQAC invités à s’opposer à GNL, cette phrase suave, digne d’une aporie politique formulée par la directrice des affaires publiques et des relations avec la communauté de GNL, Stéphanie Fortin…« La majorité silencieuse veut le projet ». Point, à la ligne.

Tout est dit. La majorité silencieuse a parlé. Pas tout à fait, car celle-ci est muette, s’entend. Mais la majorité silencieuse a encore servi d’exutoire, que dis-je, de prétexte pour défendre une bonne cause perdue d’avance ou plutôt une mauvaise cause. C’est souvent ainsi dans le cas de cette majorité qui ne s’exprime pas. Les autres, les mal partis, les en mal d’arguments s’en servent pour mêler les cartes. Pour sauver leurs meubles. On a déjà vu ça. On va le voir encore.

Or donc, la majorité silencieuse les appuie. Qui? Ceux qui veulent élever de plusieurs crans le degré de pollution des énergies fossiles au Saguenay. Pour en savoir davantage, réentendons une fois de plus la pub d’Énergie Saguenay (un oxymore sans doute?) qui passe aux dix minutes sur les ondes, entre autres, de notre radio poubelle locale. Essayons de suivre la logique des animateurs de ce poste qui se disent défendre GNL parce que « ça va créer des emplois et renflouer les coffres de la Ville… » sans avouer du même souffle que ce sont les contrats de pub qu’ils ont signé avec la dite compagnie qui les intéressent d’abord et avant tout. Le reste, et bien ils retournent à leur travail gagne-pain payé pour la plupart le salaire minimum sauf « les gros noms » qui consiste essentiellement à vendre des chars par pub interposée. Pont à la ligne. Entre deux discussions de fond sur l’avenir des Canadiens (l’équipe de hockey évidemment) et des Saguenéens (elle aussi bien sûr).

La majorité silencieuse, c’est qui au juste? Fouillons, fouillons sus la jupe de l’actualité pour voir.

C’est tout le monde qui ne s’exprime jamais. Pour toutes sortes de raisons, entre autres, parce que ce tout le monde-là ne s’intéresse pas au sort collectif. Ces gens-là ont une idée dans la tête, une seule : survivre au jour le jour. Garder la tête hors de l’eau capitaliste. C’est quoi ça cette eau-là? La surconsommation évidemment. Les comptes à régler, les termes à payer, les factures à rencontrer. Le gaz à payer à chaque semaine pour faire rouler ces chevaux vapeurs de gros pick-up qui vous permettent (la pub le répète) de traverser l’hiver en toute sécurité et de déménager ses parents et voisins qui s’endettent moins qu’eux pour assurer leur sécurité (?).

Digression.

J’aime bien la pub de chars qui occupe littéralement les médias d’information et de divertissement. Les journaux, les radios et surtout la télé et les médias sociaux. Elle est pour le moins omniprésente et abondante. Souvent philosophique par extension. Les médias vivent avec la pub de char. Celle-ci nous raconte n’importe quoi pour qu’on tombe dans son panneau. En gros, ce qu’elle dit c’est que l’épanouissement personnel passe par la conduite d’une voiture neuve, reluisante qui vous servira à traverser les frontières de la peur, de l’inconnu et de la séduction et du siècle en cours hanté par les catastrophes de toutes sortes.

Maintenant ce sont les conductrices qui ont le haut du pavé dans bien des pubs de chars. Elles viennent de découvrir la liberté, la révolution des moteurs à essence. Ce sont elles désormais qui guident en grande partie le profil de l’industrie automobile. Les gars les regardent passer sur la route et se demandent parfois si on ne leur a pas volé leur terrain de jeu, leur jouet de prédilection.

Tout se tient dans ce petit monde des hydrocarbures. Les Québécois n’ont jamais consommé autant de fuel cette année, souligne une manchette de la grosse Presse et du Journal de Montréal. Richard Martineau (le philosophe des causes perdues et de la majorité silencieuse) a encore une fois signé une chronique définitive sur la popularité de l’automobile de ce côté-ci de la planète lors du salon de l’auto montréalais. La voiture solo n’a jamais été si appréciée par tous ceux et celles qu’il observe du haut de l’empire Quebecor qui mise sur ses gémonies pour occuper sa clientèle sensible aux changements de ton et d’antenne. Il essaie même de nous faire croire qu’on peut difficilement vivre en ville (Montréal) sans voiture. Lui qui ne peut prendre les transports en commun (il se fait payer des taxis par ses employeurs) par crainte d’être lynché par ceux et celles qu’il provoque délibérément dans ses chroniques quotidiennes. Son petit jeu est connu de tous. Il est à la base de la plupart des fidèles des médias sociaux qui croient qu’on peut s’exprimer sur n’importe quoi malgré le fait qu’on a strictement rien à dire. C’est le fameux discours du vide entretenu par ces médias et leurs thuriféraires.

La directrice des affaires publiques et des relations avec la communauté semble faire de même en affirmant sans broncher que « la majorité silencieuse veut le projet ». S’ensuit un grand vide autour de son aporie. Qui peut être contre à part cette minorité bavarde qui veut que la région ferme plutôt que d’accepter ces grands projets pollueurs porteurs de richesse et de progrès.

C’est la majorité silencieuse contre la majorité pensante. Celle-ci n’est pas de taille. Elle a beau développer des arguments scientifiques inquiétants, des alternatives réalistes (les nouvelles économies fondées sur la protection de l’environnement et les transports collectifs) et appliquées à travers le monde, rien n’y fait. Comme si on habitait une autre planète.

Comme si le Parc nous avait coupé définitivement du reste du monde en train de changer.

Valery avait raison, « le silence des espaces infinis m’effraie ». Mais moi ce qui m’effraie c’est le silence de la majorité silencieuse récupéré par le capital toujours de plus en plus avide de sa richesse. Le silence des absents volontaires qui n’en finissent plus d’avaler des couleuvres dans une indifférence lunaire.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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