La bénédiction des skidoos

Petit véhicule à une ou deux places, muni de skis à l’avant et tracté par des chenilles

– Larousse

Par les temps qui courent, la motoneige ou si vous préférez le folklore, le skidoo est pointé du doigt. Faut se tourner la langue dix fois dans la bouche avant de se prononcer sur son utilité, sa dangerosité, son influence culturelle, ses grandeurs et misères. Ah oui j’allais oublier le plus important, sa portée économique et touristique dans les contrées périphériques québécoises. Par exemple, au Saguenay et au Lac, questionner le bien-fondé de la fameuse machine c’est presqu’interdit. La critique du skidoo pollueur frôle le crime de lèse-majesté. Un éditorialiste du Quotidien qui semble avoir été élevé par une motoneige a signé une défense incontournable de la dite machine en pointant du doigt encore une fois les citadins qui ne comprennent rien au plaisir d’enfourcher un tel engin pour découvrir la vraie liberté hivernale. Bref, ici la bénédiction des skidoos va de pair avec la nécessité de rouler dans des pickups pour triompher de la saison froide. On arrive même à oublier que ces machines de neige fonctionnent encore et toujours au fuel. Mais les compagnies vendeuses ne cessent der  «raffiner» le produit pour qu’à la fin on ne sente plus rien et qu’on ne brûle que presque pas d’essence ou si peu.

C’est délicat de questionner dis-je la raison d’être de la motoneige dans nos contrées hivernales où celle-ci sert de monture comme le cheval au temps de la conquête de l’Ouest.

Je l’avoue humblement, j’ai déjà fait un peu de skidoo il y a quelques décennies aux alentours du lac Kénogami avec un beau-frère qui s’était donné comme mission de sortir du trouble les voisins motoneigistes embourbés dans les glaces fondantes au début de l’hiver. Je l’accompagnais tout en essayant désespérément de redémarrer mon skidoo, modèle primitif, toujours étouffé. L’exercice consistait surtout à se sortir des bancs de neige qui nous barraient la toute. On ne roulait pas très vite parce qu’à cette époque la motoneige ne battait pas des records de vitesse. Elle se contentait d’avancer péniblement dans des sentiers qu’on traçait à chaque sortie.

Aujourd’hui les clubs de motoneiges sont subventionnés à coups de millions $ pour entretenir ces sentiers et payer les  dameuses qui parfois se noient. Mais passons sur ces subventions dites « touristiques » devenues incontournables à la survie de cette « industrie » rentable comme le répètent le ou la ministre du tourisme et celle des municipalités qui pratique ce « sport » sans vergogne pour mieux d’identifier à son électorat.

Je ne veux pas abolir une fois pour toutes ce « sport hivernal » comme ils disent. C’est de leurs affaires les amateurs de motoneige s’ils veulent investir toutes leurs économies dans ce « sport » dispendieux.  Mais je voudrais tout simplement, tout bonnement qu’on le discipline quelque peu. Qu’on essaie de faire comprendre à ceux et celles qui le pratiquent et le louangent de considérer la présence des autres humains dans le paysage.

Un de mes voisins qui possédait une motoneige récente voulait s’en départir après avoir frôlé la mort – dit-il – dans les sentiers de la région où certains adeptes de la vitesse l’ont croisé de trop près. Il m’a avoué que c’est de plus en plus dangereux de pratiquer la motoneige dans la région. Mais le hic c’est qu’il n’arrive pas à vendre sa monture

Dernier modèle. Pourquoi? Elle ne dépasse pas les 100 kilomètres à l’heure. Trop lent son skidoo.

Les adeptes veulent des machines qui performent, à la limite qui quittent le sol vers l’ailleurs du côté des nuages. Il y en a qui le font de temps en temps, les soirs de brume quand la griserie de la vitesse prend le dessus sur le reste et qu’ils pernoctent à l’infini.

Mais ils ont tout de même la latitude pour choisir leur porte de sortie. Ça les regarde. Toutefois, quelque chose me chicotte avec ces motoneigistes qui occupent non seulement les sentiers reculés mais surtout les pistes cyclables et les sentiers pédestres en ville.

Un exemple parmi tant d’autres. J’insiste encore là-dessus. Les pistes cyclables servent aussi l’hiver aux marcheurs de tout âge et de plus en plus encore aux cyclistes qui roulent quatre saisons. À un mètre d’un abribus plus ou moins bien entretenu, un sentier de skidoo s’improvise pour l’hiver (voir photo). Je n’invente rien, les motoneigistes sur ce sentier qui squatte une piste de marcheurs et de cyclistes roulent passablement vite. Je crois que ce sentier est dangereux comme beaucoup d’autres qui jouxtent les quartiers de l’étalement urbain de nos villes. Il y a des limites à permettre à ces motoneigistes d’envahir les pistes cyclables et les sentiers de marche en saison hivernale.

Il me semble qu’ils sont très bien à leur place en forêt, dans les champs qui ne sont pas réservés aux bleuetières l’été. S’ils veulent battre des records de vitesse qu’ils le fassent sans gêne, au péril de leur vie qui leur appartient. Mais sans risquer la vie de ceux et celles qui veulent tout simplement profiter de l’hiver à leur propre vitesse. Je n’ai rien à dire contre les motoneigistes mis à part le fait que ce « sport » ne me semble pas l’idéal pour se garder en forme et en santé l’hiver. Ce besoin grégaire de se retrouver entre moteurs encore une fois au fond des bois ou sur le long des autoroutes a quelque chose de primitif que je ne partage pas. Mais si leur besoin de liberté et de grand air l’exige sans doute pour qu’ils se sentent maîtres de leurs moyens et de leur environnement.

Dans le grand nord, la motoneige a remplacé les traîneaux à chiens pour mieux servir le quotidien des Inuits. Ici au petit nord, la motoneige sert l’illusion de ses adeptes qui pensent mieux dompter l’hiver de cette manière en chevauchant leur machine motorisée ultra sophistiquée qu’on paye –je crois – des fortunes.

Le skidoo-freeride 2020 repousse les limites du possible. Prix : 20,000$ et plus. Mes raquettes usagées m’ont coûté 35$, mes skis de fonds 55$, mon traîneau 12$ et ma vieille paire de patins pas plus que 25$.

Je ne suis pas dans le même univers économique que les motoneigistes à la page. Je m’en excuse, mais je n’arrive pas à comprendre ce besoin inné de s’endetter pour passer l’hiver

Dehors. À moins que l’air du temps l’exige.

La bénédiction des skidoos a quelque chose de vertigineux. Les retombées économiques de son «industrie» encore davantage. Elles justifient tous les choix et les excès aujourd’hui, on le sait bien. On peut faire dire n’importe quoi à des chiffres. Mais le plaisir des uns et des autres ne se mesure pas. Restons-en là pour le moment.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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