Réflexions sommaires sur les conséquences politiques de la COVID-19

Le monde se transforme sous nos yeux, de jour en jour. Pour la plupart des générations encore en vie, une telle situation, à une aussi vaste échelle, est sans précédent. Ce que la mondialisation néolibérale a mis des décennies à accomplir, la pandémie de COVID-19 le détruit en quelques semaines. Il faut impérativement en tirer des leçons.

L’enseignement politique le plus fondamental de cette crise réside dans le réflexe généralisé du recours à l’État, qui constitue le protecteur ultime des populations, même s’il peut aussi en être l’oppresseur. Alors que le néolibéralisme n’a su s’imposer qu’avec la complicité active et directe de l’État, ce dernier apparaît désormais, en l’absence d’une mobilisation des peuples, comme la seule autorité pouvant y mettre un terme. Jamais, depuis la fin des années 1970, l’État n’a pu sembler aussi autonome par rapport à la classe dominante dont il défend les intérêts. L’économie redevient enfin politique. Elle se trouve à nouveau soumise à l’autorité politique alors que, depuis 35 ou 40 ans, c’était au contraire l’autorité politique qui se soumettait à de prétendues lois économiques, celles du « marché », en particulier.

Contrairement à ce que prétendent les adeptes les plus zélés du néolibéralisme, la réinsertion des rapports marchands dans le politique ne constitue aucunement un retour en arrière. Dans les années 1930, il s’agissait là d’un moyen pour combattre la crise dans laquelle le libéralisme économique nous avait plongés. La nécessité de préserver le cadre général d’accumulation du capital et de contrôler les mouvements sociaux avait amené les gouvernements des pays capitalistes au compromis dit « fordiste » de l’après-guerre : les salaires devaient augmenter de façon régulière en fonction des gains de productivité. En conséquence, pendant une trentaine d’années, l’écart de richesse entre travail salarié et capital est demeuré stable. Parallèlement à ce compromis fordiste, l’État social, appelé aussi « État-providence », se construisait, à des vitesses et des hauteurs variant selon les pays. Puis, tout cela a été balayé par l’offensive du grand patronat, déterminé à restaurer son plein pouvoir et, surtout, le taux de profit. Au nom de la liberté tout court, on s’est attaqué à tout ce qui entravait l’accumulation et la circulation spatiale du capital en privatisant, en déréglementant, en désécurisant les salarié.e.s, en concluant de multiples ententes de libre-échange.

Ces politiques qu’on a qualifiées de néolibérales ont produit des résultats plus ou moins contrastés d’un pays à l’autre. En général, la plus grande mobilité du capital a accéléré (et non pas causé) le déplacement d’une partie de la production des pays développés vers ceux de la périphérie, où les salaires et autres contraintes à l’accumulation étaient moindres. La libéralisation des échanges a naturellement approfondi la division internationale du travail. Cette interdépendance accrue explique d’ailleurs en partie les difficultés que nous éprouvons ces jours-ci pour nous procurer divers biens essentiels, difficultés qui ne pourront que s’amplifier dans les mois qui viennent. Ces politiques néolibérales convenaient parfaitement au virage technologique qui s’opérait et qui a transformé le travail chez un grand nombre de salarié.e.s. Au nom de la « flexibilité », les horaires de travail ont été bouleversés, on a encouragé la sous-traitance, le travail autonome, l’emploi « sur appel », etc. Ces changements permettent de comprendre pourquoi les salaires réels n’ont pratiquement pas bougé pendant les quatre dernières décennies, alors que les plus riches se sont enrichis à un rythme effréné.

Au cœur du néolibéralisme se trouve la notion de liberté, ce qui a eu pour effet, comme l’a expliqué David Harvey[i], de faciliter considérablement sa pénétration dans divers segments de la population en faisant apparaître de manière positive un programme profondément régressif. Souvenez-vous des publicités pour nous vendre le libre-échange en 1987. Dans l’une d’elles, l’animateur Yves Corbeil jouait au tennis avec son fils. Ce dernier lui demandant en quoi consistait le libre-échange, le père répond que c’est comme jouer au tennis, mais sans filet entre les deux joueurs. Présenté ainsi, le libre-échange apparaissait comme éminemment positif, faisant oublier que l’adversaire, de l’autre côté, avec une économie dix fois plus importante que celle du Canada, lancerait une dizaine de balles à la fois. Quoi qu’il en soit, cette liberté fantasmée se veut d’abord et avant tout, sur le plan idéologique, celle de l’individu privé de toute protection particulière dans un environnement devenu plus hostile, où la concurrence s’affiche comme la seule loi. Elle profite évidemment à une minorité, principalement aux plus nantis et aux plus entreprenants qu’il faut libérer autant que possible de toute contrainte, qu’elle soit fiscale, réglementaire ou syndicale. La somme des individualismes débridés mènera à un plus grand bonheur collectif, pour paraphraser Adam Smith.

Chaque individu devenait donc pleinement responsable de son sort. Comme l’a exprimé Margaret Thatcher en 1987, dans l’une de ses déclarations les plus célèbres : « There is no such thing as society. There are individual men and women and there are families » [La société n’existe pas. Il y a des hommes et des femmes, et des familles.] Ou encore, pensons à Ronald Reagan : « L’État n’est pas la solution à notre problème : l’État est le problème. » Tout cela étant déjà bien connu, il est inutile d’aller plus loin.

Revenons à la pandémie. Des piliers entiers du néolibéralisme s’écroulent devant nous. Quelques exemples tirés de la situation au Canada et au Québec suffisent à illustrer ce qui se passe. L’État, honni il n’y a pas si longtemps par tous les apologistes de l’État-Provigo, intervient à coups de dizaines de milliards de dollars afin de soutenir l’activité économique. La plus grande partie de la population touchée par les pertes d’emplois recevra une allocation de soutien de 500 dollars par semaine. Les travailleurs et travailleuses de la santé et de l’alimentation vont bénéficier d’augmentations de salaires. Les salaires de milliers d’entreprises ayant subi une perte de revenu d’au moins 30% seront subventionnés à 75% par l’État. Les heures d’ouverture des commerces sont à nouveau réglementées. Les épiceries n’ouvrent plus le dimanche, comme autrefois. On nous encourage à « acheter chez nous » en y affectant des ressources de l’État, ce qui va à l’encontre des principes qui régissent l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le premier ministre Legault évoque même une « démondialisation »[ii]. Bien que la majorité d’entre nous soit confinée à la maison, les appels à la solidarité dominent totalement le discours public, alors que les gestes individualistes font l’objet de dénonciations virulentes.

Le retour en force de l’État survient alors que, depuis quelques années déjà, l’offensive idéologique du néolibéralisme, qui lui avait permis de s’imposer depuis les années 1980, s’essouffle, affaiblie par les contestations de toutes sortes qui mobilisent les forces vives de la jeunesse, affaiblie aussi par la crise financière de 2008-2009, et surtout par son incapacité manifeste à résoudre les problèmes colossaux qui se posent à l’humanité. De ce point de vue, la pandémie ne constitue en quelque sorte qu’un révélateur de l’impuissance néolibérale, mais plus spectaculaire que tout le reste. Face à la nécessité de sauvegarder l’essentiel du système, l’État n’hésite plus. La pandémie agit avec la même violence que la lame affûtée appuyée sur la carotide. Ce qui était revendiqué sans succès par une partie de la société devient tout à coup accessible sans discussion. Au nom de la lutte contre le déficit et plus tard contre la dette elle-même, des compressions budgétaires souvent mesquines ont été imposées à divers organismes cherchant tant bien que mal, avec peu de moyens, à refermer les plaies béantes des groupes les plus vulnérables de la société. Actuellement, des liasses de dollars tout frais tombent dans l’escarcelle avant même d’avoir été formellement demandés.

Le concept de souveraineté nationale, qui a semblé plier l’échine dans les dernières décennies pour le plus grand plaisir quasi érotique des mondialistes néolibéraux tel Kenichi Ohmae[iii], se manifeste non seulement dans le discours, mais aussi dans la pratique, y compris au sein du gouvernement du Canada postnational. L’Union européenne elle-même est en butte à toutes les critiques, particulièrement en Italie[iv]. La réalité nous démontre bien, encore une fois, ce que l’école dite réaliste des relations internationales, dans sa simplicité conceptuelle, adore répéter: lorsque survient un problème de sécurité majeur, l’État ne peut pas composer le 9-1-1. Il doit y faire face lui-même. Nous assistons donc à une démonstration de force peu commune de la part de l’État, de tous les États. Cette démonstration de force va laisser des traces. D’abord, elle est en train de faire la preuve aux générations socialisées après les années 1980 que la volonté politique peut soustraire les pouvoirs publics aux forces du marché libre. Mais surtout, elle permet de croire qu’une volonté politique n’a aucune raison de s’arrêter en si bon chemin et qu’elle pourrait donc résoudre d’autres problèmes qui menacent l’humanité, à commencer par les changements climatiques. En ce sens, le virus pourrait bien venir à bout du cynisme généralisé qui caractérisait jusqu’à aujourd’hui une humanité ankylosée par l’impuissance assumée.

Quelques mots sur le gouvernement Legault

Depuis les débuts de la crise, les bons mots pleuvent au sujet du trio de 13h00, généralement formé du premier ministre Legault, de la ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann et du directeur national de la Santé publique du Québec, Horacio Arruda. Loin de moi l’idée de contester les impressions laissées par ces personnes. Il est en effet rassurant que la modestie personnelle de François Legault l’ait incité à se soumettre à l’autorité scientifique, plus que jamais indispensable dans les circonstances. Il suffit de voir la différence avec les États-Unis où un président narcissique qui se croit omniscient a tardé à réagir. Mais c’est le phénomène socio-politique lié à cette popularité qui m’intéresse ici.

Au cours des dernières années, j’ai publié quelques essais sur le gouvernement caquiste dont je prédisais l’inévitable impopularité. Cette prédiction ne s’est toujours pas réalisée, mais rien jusqu’à présent ne me semble infirmer mon pronostic, sinon que je m’attendais à ce que cette impopularité se manifeste plus rapidement. Mon avis demeure le même parce que la nature de la CAQ n’a pas changé. Du point de vue des classes sociales, le gouvernement issu de ce parti ne représente aucunement, sur le plan socio-économique, les intérêts des salariés. Ses croyances demeurent les mêmes, avec son penchant antisyndical (pensons au conflit à l’aluminerie de Bécancour), son obsession à réduire les impôts et la taille de la fonction publique, sa croyance dans le marché libre, l’entrepreneuriat, etc. Mais le gouvernement Legault a su profiter, jusqu’à maintenant, des compressions massives effectuées par ses prédécesseurs, notamment Philippe Couillard qui a agi en cette matière avec une radicalité que rien ne justifiait. Il a ainsi pu procéder à des réinvestissements qui ont eu l’effet d’un baume sur les principaux ministères de l’État québécois. Aujourd’hui, la pandémie le force à appliquer les politiques que l’on sait. En d’autres mots, si on met de côté la question de la laïcité et quelques réformes mineures, le programme caquiste n’a pas été appliqué. Je soutiens que la popularité du gouvernement s’explique non pas par l’idéologie qui le motive sur le plan économique, mais par l’application plus ou moins inversée de cette idéologie, assortie d’un discours plus nationaliste. En agissant comme il le fait depuis son arrivée au pouvoir, Legault contribue également à réhabiliter l’État québécois, susceptible de redevenir l’instrument premier auquel s’identifie la majorité de la population qui habite son territoire.

Le masque n’est donc toujours pas tombé. Pour l’instant, ceux et celles d’entre nous qui carburent aux émotions plutôt qu’à l’analyse vont conserver leur sympathie à l’égard du gouvernement et de son premier ministre (et peut-être de l’antipathie pour l’auteur de ces lignes!). Il est d’ailleurs tout à fait naturel, dans une situation de maladie, de peur ou de détresse, d’éprouver un attachement sincère et parfois très fort envers les personnes qui nous protègent. Mais la réalité va finir par nous rattraper.

Cette réalité se trouve déjà en préparation. Le premier ministre Legault a déjà confié à une « escouade » le soin d’organiser la « relance »[v]. Cette tâche est assumée par ses quatre ministres dits « économiques » : Pierre Fitzgibbon (Économie), Éric Girard (Finances), Christian Dubé (Trésor) et Jean Boulet (Travail). Les trois premiers œuvraient dans le milieu des affaires avant de se lancer en politique. Le dernier, Jean Boulet, a exercé la profession d’avocat en droit du travail, du côté patronal bien évidemment. Le plan de relance demeure inconnu pour l’instant, mais nous savons déjà qu’il est question de réductions d’impôts, les caquistes y voyant toujours le moyen privilégié pour stimuler la croissance. Mais comment pourrons-nous à la fois réduire les impôts et contrôler le déficit? Vous aurez compris que nous aurons droit à une nouvelle « cure » dans les dépenses de l’État, cure qui pourrait, à terme, faire passer Couillard pour un modéré… Il va de soi qu’on cherchera à justifier auprès de la population cette inévitable politique de compressions budgétaires par la situation exceptionnelle provoquée par la pandémie.

Cette vision des choses risque toutefois de se heurter à une certaine résistance. Après avoir été témoin de la puissance de l’État et de la solidarité sociale pour résoudre un problème très grave, la population, tant à l’échelle du Québec que du reste du monde, sera-t-elle encline à accepter les mêmes politiques économiques et sociales d’avant la pandémie? Il vaut la peine ici de se référer à l’histoire. Winston Churchill, qui savait toujours trouver les mots justes (« Je n’ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur », dans un discours prononcé le 13 mai 1940), avait réussi à organiser la résistance de la Grande-Bretagne à toute tentative d’invasion allemande et à préparer la contre-offensive. Il figure parmi les plus grands héros de la Seconde Guerre mondiale. En juillet 1945, au sommet de sa gloire, il perd néanmoins les élections contre les travaillistes de Clement Atlee. Ces derniers promettaient d’appliquer les recommandations du Rapport Beveridge sur l’instauration d’un État-providence en Grande-Bretagne, incluant une politique de plein emploi. Churchill, conservateur jusqu’à la moëlle, ne manifestait aucune sympathie pour ce projet. Le héros Churchill était bon pour la guerre, et non pour la reconstruction.

Dans un contexte bien différent, François Legault est en passe de devenir lui aussi un héros dans cette guerre à la COVID-19. Il trouve lui aussi les mots justes, même s’il n’a ni la prestance, ni l’érudition de Churchill. On doit aussi lui reconnaître d’avoir su s’entourer dans le cadre de cette crise et d’agir avec une efficacité que peuvent lui envier bien d’autres dirigeants de ce monde. D’une manière générale, le Québec en est fier. Mais je maintiens, jusqu’à preuve du contraire, qu’il nous faudra autre chose que des politiques économiques et sociales caquistes lorsque la crise liée à la pandémie sera terminée. Si nous voulons empêcher le néolibéralisme de reprendre le dessus, nous devrons nous mobiliser, tant au Québec que dans les pays les plus décisifs de l’économie mondiale.

Michel Roche


[i] David Harvey, Brève histoire du néolibéralisme, Paris, Les prairies ordinaire, 2014, p. 21-40. Traduction de l’édition originale anglaise publiée chez Oxford University Press en 2005, sous le titre : A Brief History of Neoliberalism.

[ii] Marc-André Gagnon, « Legault s’attend à une ʿdémondialisationʾ après la crise », Le Journal de Québec, 31 mars 2020, https://www.journaldequebec.com/2020/03/31/legault-sattend-a-une-demondialisation-apres-la-crise-1

[iii] Kenichi Ohmae, The End of the Nation-State: The Rise of Regional Economies, Simon and Schuster, 1995.

[iv] Marc Lazar, « Plus l’Italie fait nation face à l’épidémie, plus elle s’éloigne de l’Union européenne », Le Monde, 25 mars 2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/25/marc-lazar-plus-l-italie-fait-nation-face-a-l-epidemie-plus-elle-s-eloigne-de-l-union-europeenne_6034375_3232.html

[v] Patrick Bellerose et Rémi Nadeau, « Legault prépare l’après-crise : les priorités vont changer au Québec », Le Journal de Québec, 31 mars 2020. https://www.journaldequebec.com/2020/03/31/quebec-revoit-ses-priorites

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