La totale : on efface toute pis on recommence

Chronique 5 du temps incertain

Même le plus dur hiver a peur du printemps

proverbe lituanien

Tout est suspendu. J’entends, je lis entre autres les amateurs de sports professionnels en manque d’émotions déprimer un peu plus, de semaine en semaine. Les dizaines de journalistes versés en cette matière qui ne savent plus quoi dire, quoi couvrir, quoi vivre. Habités par une aboulie qui ne savent plus contrôler. Vont-ils s’en sortir si leurs idoles de toujours restent confinés, loin des arénas, des stades, des ronds de course, des terrains de football, de baseball, des temples du basketball, des clubs de tennis et autres surfaces abandonnées en train de renégocier leur contrat à long terme et leurs primes de coronavirus tout en refilant un petit chèque à une société caritative?

Les jeux olympiques de Tokyo remis aux calendres grecques, soit 2021-22… l’Euro de soccer de même et j’en passe. Les mordus du sport de salon sont maintenant obligés de se nourrir de reprises ad nauseam. Les temps sont durs pour les bouffeurs de statistiques sportives.

Et le festival de Cannes qui devait avoir lieu en mai, et l’annonce bientôt en douce du report sine die des festivals d’été, en premier celui de Québec sur les plaines d’Abraham et tous les autres qui en découlent. J’allais oublier la traversée du lac Saint-Jean à la nage qui vient de couler, et tous ceux que j’ai oubliés par ordre chronologique. Rien ne tient plus. L’avenir n’est plus garant de rien.

C’est la Totale. On remet tout à plus tard.

Quand on dit tout c’est tout.

Les gens ont de la difficulté à vivre dans l’incertain. Les fanatiques des plans B et C se cherchent un plan D.

Moi je relis tout Franz Kafka, surtout ses carnets, ses lettres, À la colonie pénitentiaire, l’Amérique ou le disparu (n.b.le dessinateur québécois Réal Godbout, l’auteur du fameux Red Ketchup en a fait un album superbe aux éditions La Pastèque) et avant toute chose, à mon avis son livre phare, Lettres à Miléna par ces temps de grand enfermement qui nous oblige à redescendre dans nos profondeurs comme dirait Victor-Lévy Beaulieu. Lui aussi c’est le temps de retrouver ses écrits qui bousculent le temps et l’espace intérieur.

Qu’arrivera-t-il après que ce virus aurait fait son œuvre? Les chiffres de ses ravages, surtout sur les ainés partout à travers le monde, et maintenant ici dans nos foyers de personnes en fin de vie commencent à nous effrayer. Je me suis toujours demandé pourquoi parquer ainsi nos vieux et nos vielles dans ces maisons qui poussent et s’agrandissent d’année en année dans les centres villes comme à Chicoutimi, le manoir Champlain, ce labyrinthe sur la cote de la rue Racine. Et partout, dans toutes les villes ici comme ailleurs –je pense en France, en Espagne et en Italie- ce confinement a provoqué, et provoque encore une hécatombe. On est rendu à 50 000, 60 000 morts à travers le monde. Le décompte ne correspond pas nécessairement à la réalité. Durant la grippe espagnole au début du XXe siècle, les chiffres ded mortalités variaient entre 50 et 100 millions.

Ces personnes âgées qu’on place dans des foyers du troisième âge me font penser à des prisonniers qui font leur temps en tôle, souvent sans sortir, confinés à une routine qui déconcerte. J’ai un ami malade, Louis pour ne pas le nommer,  pris dans cette condition. Je lui téléphone parfois et, depuis des mois, j’essais de le faire sortir pour aller voir le dehors comme on dit. Maintenant, il ne peut plus sortir à cause des règles imposées aux maisons de retraite. Mais avant, c’est comme s’il se préparait à ça.

Il me remettait toujours au lendemain pour la sortie. Comme s’il appréhendait l’arrivée du coronavirus qui nous impose la condition du prisonnier ou presque.

Aujourd’hui, les virus sont moins violents qu’avant la découverte des antibiotiques, mais ils provoquent une angoisse généralisée, mondiale qu’on ne pouvait imaginer. Et le plus difficile à concevoir pour la majorité d’entre nous c’est d’ignorer ce que demain nous réserve. Surtout que, pour une rare fois, la médecine n’a pas prévu de vaccin/miracle pour bloquer la route de la pandémie.

De mon côté, dans mon isolement volontaire, mon camelot vient me porter chaque matin mon Devoir papier et mon facteur, une fois par semaine, le magazine The New Yorker. Deux sources d’information indispensables en ces temps de grande noirceur.

Dehors, ça commence à fondre doucement. Le virus devrait s’infiltrer lentement dans ces rigoles, au jour le jour. C’est de cette manière que les prisonniers dans les vraies prisons gèrent leur vie. Un peu de lecture, un peu de repos, un peu d’aération et un coup d’œil sur le calendrier. La routine comme la guérison fait foi de tout. Surtout pas de projets et de résolutions démesurés.

À venir : la chronique 6 du temps incertain : des promesses, des promesses

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida en isolement volontaire

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