Au pied carré

J’ai sous les yeux une photo : en maillot de bain bleu-blanc-rouge, je suis postée entre deux rangées de gourganes en fleurs au beau milieu du jardin d’où je viens, à St-Henri-de-Taillon. Dos droit, mains sur les hanches, franc sourire, je dégage une fierté hors du commun. Fierté d’être là, pieds nus sur la terre meuble ? Ravissement instantané ?

Faire le jardin est une fête.

Quand j’ai récupéré la maison de mes parents au Lac-St-Jean, j’ai hérité, du même coup, d’un jardin de trente pieds. À côté de ça, autour, un bosquet d’asperges, une forêt de rhubarbes, un champ d’arbres matures. Des richesses naturelles. Plus jeune, on semait le jardin en famille. Et après, on allait jouer. On jouait tout l’été, mon père dans les parages au volant de sa brouette remplie d’herbes, mon père à la barre d’un feu de branchages, mon père et le boyau d’arrosage, mon père s’essuyant le front avec son chandail.

J’avais un jardin de trente pieds en friche. Me revenait la tâche d’entretenir un jardin de trente pieds où les rangs seraient toujours dégagés, où les plants auraient suffisamment d’espace et pousseraient joyeusement. On remplirait des cageots de légumes à l’automne et ce serait la fête des récoltes. Il me fallait parvenir, par la besogne, au jardin de mon enfance. Jardin lisse, sans manque, aimé. Jardin productif. Généreux jardin. Je me repassais constamment les allers et venues de mon père sur le terrain. Faire un jardin demande un travail assidu. Mon jardin n’était pas si propre que le sien. Il manquait de soin. Ou peut-être pas. En fait, j’y allais aléatoirement de bonnes bourrées de désherbage. Comme des sauvetages.

Puis, j’ai déménagé.

Un village pour un autre. Au Saguenay celui-là.

J’évalue mon jardin à cent pieds carrés. On lui a fait sa fête. Mon garçon est l’heureux propriétaire d’un pied carré (ou plus : un pied et demi carré). Il a semé un rang (de 1 pied) de carottes, un rang de bettes rondes, une gourgane, cinq fèves, encore neuf fèves, un plant de basilic et des patates germées. On va attendre ensemble les résultats.

Ça prend un jardin.

La mauvaise herbe vient avec. Je sais ça. Quand on est propriétaire, quand on possède un territoire, ça prend un jardin. Vivant, créatif, fécond, festif.

Mon rôle à la Mauvaise Herbe, je le vois comme ça. J’irai sur tous les territoires pour les occuper. Le territoire sera physique, intellectuel, culturel, social, politique, artistique. Le territoire sera partout où l’on peut mettre les pieds. Partout où peut être créé du mouvement. Mouvement d’occupation. Ce sera mon MOT.

Ça viendra par bourrées. Pour accéder, en bout de ligne, au jardin.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire