Capitaine Québec, le Bluegrass, la Chine et moi

Capitaine Québec, le Bluegrass, la Chine et moi

Cette année au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le pôle d’attraction pour les célébrations de la fête nationale s’est déplacé vers l’est. Traditionnellement une chasse gardée des immenses plages du Lac, c’est au pied du Mont-Édouard que pour plusieurs se sont déroulés les moult aléas d’une classique « Sain-hhean ».

Je ne vous ferai pas un compte rendu de l’ampleur de la manifestation, de faits sur le nombre de comas éthyliques entrelardés de statistiques nationales sur la quantité d’hectolitres de bière consommés annuellement par une jeunesse avec des GPS mais en manque de repères. Je ne suis pas un média objectif.

Je n’ai pas de budget. Je ne suis pas spectaculaire. Je ne survolerai pas les choses de haut pour me donner des airs d’objectivité tout en ressassant un paquet de lieux communs. Je ne suis pas l’helicoptère TVA.

Comme le disait mon vieux maitre, la narration est une question de point de vue.

On pourrait écrire l’histoire d’un divorce du point de vue d’un animal de compagnie, celle de l’urbanisation du point de vue des coquerelles ou bien celle de la Russie par la marraine de Staline. Il n’y a pas de limite. D’où le vertige de la narration.

De mon côté, conséquemment, en tant que narrateur, je dirais que je suis un bipède aux yeux clair. Ce que je vais vous livrer dans ce petit texte c’est donc une série de tableaux, de choses que j’ai vues, de morceaux de ce que j’ai enregistré, au long de ma trajectoire zigzaguante et festive. Parce que oui, ô disgrâce journalistique, votre humble serviteur s’est même un peu enivré. Pour vous dire à quel point j’ai couvert l’événement de l’intérieur. Je me suis sacrifié…

Je n’avais pas d’équipe. Je n’avais pas de recherchistes. Je n’avais qu’une paire d’yeux et d’oreilles. Je vous confierai donc ce qu’elles ont vues et entendues. Mon expérience. Pas de travelling avant, simplement un point de vue, caméra à l’épaule. Longue vie au Gonzo !

Tableau 1 – arrivée

Tout d’abord. Un site immense, un archipel de petits déserts, un lac gros comme il faut, une montagne verte zébrée de pistes de skis, des voitures garées partout, des voitures à l’infini, de toutes les sortes, partout. Du sable en suspension. La canicule.

Partout des familles, des grappes d’adolescents, de jeunes et de moins jeunes, des granolas autant que des carpes de mode (cartes de mode, dis-je), bref, une belle diversité. Beaucoup de gens en boaêsson à travers la foule, évidemment, attroupés autour d’une voiture, d’une tente ou défilant en se lançant des sempiternels « bonne sain-hhean« .

Une bien drôle de convivialité à mon sens, en partie basée sur le consensus autour du fait qu’on va fêter, qu’on va avoir de la misère à exister, mais que tout cela est bien justifiable. Le nous de la Saint-Jean-Baptiste est un peu malsain. Mais c’est de bon cœur. Et ça fait du bien. C’est comme de la PNL, comme si à force de la dire « bonne », elle n’aurait plus le choix de l’être, par le pouvoir infini de la suggestion (et non pas du câble).

Tableau 2 – étourdissement

Quand on choisit de suivre le mouvement de masse pour la fête nationale, la soirée et la nuit comporte inévitablement son lot de vertige. Il y aurait toute une typologie des étourdissements à faire à cette occasion.

Les agoraphobes apprécieront particulièrement les plus de cinq mille personnes attroupées autour du gigantesque feu et de la scène, les claustrophobes et les hygiénistes applaudiront pour leur part l’économie d’espace et la salubrité des traditionnelles toilettes chimiques.

En dehors de ceux-la, le mammifère de base sera étourdi par le mélange d’alcool, de soleil, de sable qui envahit les voies respiratoires et les yeux, de décibels de musique entraînante, de body-surfing et de chutes, de pétards à mèches et de feux d’artifices, de passions papillonnantes, de femmes aux yeux verts ou de tourbillons de foules (et j’en passe).

Il y a quelque chose de très primaire qui se passe, on savoure le vertige du défoulement collectif. La fête a une vertu libératrice, on renaît non pas de ses cendres, mais de ses convenances. Ce qui est pour plusieurs salutaire.

J’ai vu une horde de barbares bleuis portant une poupée gonflable au bout d’un long bâton, plus d’une centaine de Capitaine Québec avec leurs capes fleurdelisées. J’ai vu des architectures de tentes en châteaux de cartes et des gens dormir dans des positions inénarrables. J’ai même eu la chance de croiser une superstar régionale, c’est-à-dire Claude, le héros du vidéo « Un mot pour Kevin », qui portait pour l’occasion la barbe pour éviter de passer la soirée à signer des autographes et à répéter sa fameuse réplique d’encouragement à son ami Kevin.

J’ai aussi vu des drapeaux sur-dimensionnés et des visages ou des torses pleins de peintures. En parlant de torses. À un certain moment, sous le soleil de quatre heures, c’était tout comme si en parallèle des festivités s’était déroulé un véritable concours de torse, les exhibi-culturistes de tout le Saguenay semblant s’être passés le mot pour défiler sur le site avec leurs bronzages plus-que-parfait. Jamais je n’en avais vu autant en même temps sur le territoire anjeannois.

Tableau 3 – enquête

L’histoire de l’organisation de l’événement est celle d’une belle réussite. Au départ, l’organisateur principal, Benoît Brassard, avait seulement entendu dire entre les branches que Quebec Redneck Bluegrass Project avait été engagé par la municipalité de l’Anse-Saint-Jean pour les festivités de la Fête nationale.

En partie en raison du fait que le jour de la Saint-Jean-Baptiste est aussi celui de sa propre fête, il a alors contacté la municipalité afin de leur proposer de prendre en charge l’organisation et d’en faire quelque chose de sensiblement plus ambitieux, sur le terrain du Mont-Édouard. Le pari s’est avéré payant, non seulement l’administration lui a ouvert la voie mais tous les villages environnants ont décidé d’annuler les événements déjà organisés et de se rassembler, en grand.

Tableau 4 – crescendo

Le premier groupe que j’ai entendu était assez intéressant. Ils avaient une bonne base de partisans sur place et leur musique, même si ce n’est pas exactement ce que j’écoute à la maison, était galvanisante. Ça a brassé fort sous le chapiteau. Mais plusieurs de ceux qui étaient là attendaient ce fameux groupe de brosse, comme ils le disent si bien, groupe qui fait de plus en plus sa marque, j’ai nommé le Quebec Redneck Bluegrass Project.

La formation, constituée de musiciens issus de la région 02, a un historique bien particulier. Formé progressivement entre le Québec et la Chine, où ils jouent la plupart du temps, ils reviennent chaque été le temps d’une tournée de plus en plus courue et monstrueusement grosse au Québec.

 

Je ne vous parlerai pas trop d’eux en détail vu que ma collègue blogueuse Stéfanie Tremblay va en faire le sujet d’un texte à paraître bientôt et que j’ai découvert une entrevue vraiment merveilleuse (et le mot est faible) que Joël Martel a fait avec eux l’été dernier. Je crois que personne d’autre n’aurait pu arriver à leur faire dire ça.

http://voir.ca/musique/2011/07/21/quebec-redneck-bluegrass-project-regarde-les-chinois/

Je vous raconterai quand même ce que l’un d’eux m’a appris. Fait cocasse, les mots « mauvaise herbe » et « Bluegrass » (ou herbe bleue) sont presque des homonymes en mandarin. Il n’y aurait en fait qu’un ton de différence, ce qui est presque imperceptible à l’oreille d’un francophone.

Humour décapant, pure attitude de cowboy, le groupe fait dans le Bluegrass mais plus sale, il fait dans le Bluecrass. Différent du fameux Rock du lac pour plusieurs raisons, il en possède quand même l’énergie (et l’envie de boire) contagieuse. Les paroles sont festives et légères, parfois même vulgaires comme on les aime. L’ambiance est bonne, fait grimper la température.

Vous pouvez les suivre sur Facebook, sur MySpace, sur BandCamp

Je vous laisse sur quelques images qui m’ont été gentiment offertes par une équipe de tournage présente sur place qui réalisait une série de capsules touristiques sur la région, dont j’aurai la chance de vous reparler très bientôt.

P.S. Merci à l’artiste Simon Beaudry de m’avoir permis d’utiliser son œuvre Capitaine Québec pour illustrer mon texte. Présentée dans le cadre de son exposition Câliboire, l’œuvre représentait pour moi particulièrement bien les paradoxes de l’identité québécoise.

P.P.S. Merci à Maxime St-Laurent et à Philippe Belley, respectivement responsable des communications de l’Association Touristique Régionale (ATR) et réalisateur de la série de capsules sur la région qui seront présentées sur le site de l’ATR, qui m’ont généreusement offert ces quelques clichés.

Crédit photo (QBRP): Julien Poiré-Desmeules – Les Films de La Baie

pour l’image du haut:

Simon Beaudry – Capitaine Québec, 2009

65 cm X 90 cm

(Portrait de Gilles Lefebvre, alias Capitaine Québec)

idée originale : Catherine Perreault-Lessard
conception et direction artistique : Simon Beaudry
production : Catherine Perreault-Lessard, Philippe Lamarre / Urbania
photographie : Simon Duhamel
assistant : Nik Mirus
retouche : Gabriel Carbonneau
Coiffure : Zazoon Huynh
stylisme : Sarah Hall-K


Commentaires

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2 thoughts on “Capitaine Québec, le Bluegrass, la Chine et moi

  1. Très bon artcicle ! Quel fête incroyable ce fût ! Étant donné que la St-Jean au Lac n’est plus ce qu’elle était, il fallait qu’un évenement de la sorte se produise ! En espérant que cet évenement ait lieu encore l’an prochain ! Je ne serais pas contre le fait que le Mont Édouard en profite pour renflouer quelque peu ses coffres afin d’offrir un aussi bon service l’hiver venu pour ses pentes des ski !

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