En août, on fait peur au monde

C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin ; à la fin c’est la fin qui est le pire

Samuel Beckett, En attendant Godot

 

Or donc, on aura des élections provinciales début septembre. Denis Lessard de La Presse, le journaliste de la Tribune parlementaire qui a les meilleurs contacts auprès du pouvoir libéral l’a annoncé en primeur jeudi dernier. Il ne se trompe jamais, sans doute parce que le PM l’informe lui-même par la bande. Tout le monde l’avait déjà prédit et s’en doutait sauf celui qui a le privilège d’en choisir la date exacte, le premier ministre lui-même. On se penserait dans une pièce de Ionesco ou de Beckett.

Maintenant qu’on sait qu’il y aura des élections début septembre, qu’est-ce qu’il reste à faire ? Ne pas perdre les pédales et essayer de comprendre comment va se jouer cette partie d’échecs qui frôlera sans doute l’absurde par moment. Déjà tous les partis semblent s’être donné le mot pour faire la même chose ou presque : faire peur au monde comme si c’était le but ultime de la politique partisane. Faire peur au monde pour que le monde vote du bon bord, c’est-à-dire, de leur bord. Du bord du pouvoir, ou du bord de l’opposition, ou de l’autre bord, ou encore en dehors de la voie normale, du bord du changement profond, ou pas du tout.

Comment fait-on pour faire peur au monde pendant une campagne électorale ? C’est fort simple, il s’agit de dire le contraire de son adversaire pour des raisons de survie nationale. Le compromettre en interprétant ses paroles et ses lapsus à l’excès.

Ne votez pas pour elle parce qu’avec elle, ce sera le chaos. Comme si le chaos était l’exclusivité de l’autre en politique. La politique baigne littéralement dans le chaos. On fait une chose et on dit le contraire. C’est ça le chaos, une confusion, un désordre plus ou moins grave qui tient à se prolonger. Une autre belle définition du jeu politique de la plupart des candidats et des nouveaux élus qui prennent le bateau pour la première fois.

Ou encore, ne votez pas pour lui, il n’engendre que la corruption, le copinage, la vente à rabais de nos richesses naturelles. Il a assez fait de dommages à nos institutions. On est tanné de le voir, lui et ses organisateurs politiques issus des firmes d’ingénieurs. Il faut s’en débarrasser si on veut guérir de notre névrose collective. C’est un danger public qui creuse notre faillite depuis trop longtemps. Il n’a jamais été aussi bas dans les sondages.

Ou bien, lui il ignore où il va. Il verra toujours plus tard. Plus hypocrite que ça tu meurs. Ses priorités sont les mêmes que celles du pouvoir en place, des mots creux qui ne veulent plus rien dire tant on les a galvaudés : l’éducation, la santé et l’économie. Ils nous prennent pour qui ces politiciens-là de carrière qui pensent endormir le monde avec ce langage de bois ? Il veut faire le grand ménage dans la chose publique pour s’y installer lui et les siens à demeure. S’il le représente le changement, moi je déménage en Albanie.

Ou si vous votez pour lui ce ne sera pas le chaos, mais bien pire. La fin du monde, l’Apocalypse. Son parti veut tout nationaliser, laminer par le bas les salaires de tout le monde, forcer les riches à payer des impôts plus équitables, à quitter les paradis fiscaux, à s’occuper davantage des pauvres. Bref, tirer dans le flanc du régime capitaliste qui ne provoquerait que des inégalités dans la population. Si vous votez pour lui, vous serez obligés de porter le carré rouge à partir de la maternelle. Le transport en commun sera obligatoire partout. Si vous votez pour ceux-là, l’éducation sera gratuite à tous les niveaux. Le logement social et la défense du bien commun seront prioritaires. Les multinationales auront des comptes à rendre. Les politiciens ne pourront plus mentir.

C’est simple, faire de la politique en campagne électorale, c’est faire peur au monde. Faire croire au monde – qui pense que la politique ne le concerne pas – qu’ il faut voter pour la sécurité, le statu quo, le connu, la loi et l’ordre à tout prix. Ils nous prennent tous pour des vieux et des vieilles dans les foyers du troisième âge qui entendent des bruits suspects du matin jusqu’au soir. Des ti-vieux et des tites-vieilles qui ont peur de payer plus cher la vie, les médicaments, le câble, le téléphone, les gratteux, le foyer.

La politique est devenue une affaire de grosse chienne. Je te donne la chienne et tu votes pour moi pour t’en débarrasser.

On se penserait toujours – surtout en campagne électorale comme lors des deux dernières semaines malgré le déni du PM- dans une pièce de théâtre mal scénarisée et dialoguée en permanence par des auteurs qui saisissent mal les répliques des autres. Et en plus, ils considèrent la nécessité de répondre à tous ceux et celles qui sont dans la salle, les journalistes, les commentateurs, les éditorialistes, les observateurs de tout poil qui se permettent d’intervenir pour brouiller les ondes. Se croyant imbus d’une mission supérieure d’éclairage collectif.

On s’imagine alors la confusion engendrée par un tel babil. Et ils appellent ça mener à fond de train une campagne électorale. À qui voulez-vous donc vous confiez ? Vous fiez ? Tout le monde parle en même temps et dit le contraire de l’autre pour s’assurer quelques secondes d’audience.

En août, dans la région et ailleurs au Québec, on va faire peur au monde. On va pousser la peur à ses ultimes limites, je présume. Le PM actuel est passé maître dans l’entretien d’une telle confusion. Il l’a magistralement démontré lors de la grève étudiante qu’il a toujours confondue avec un boycott des cours et un appel à la désobéissance civile, l’anarchie, le refus des institutions en place et des résultats électoraux.

Et il a encore poussé à l’excès la confusion du carré rouge avec la violence de la rue. J’aime bien qu’il ait recruté comme candidat libéral l’ex porte-parole de la Sureté du Québec Robert Poëti, devenu spécialiste des affaires policières au Journal de Montréal et au réseau TVA pendant les mois de manifs nocturnes. Le PM et la police, même combat, mêmes valeurs, mêmes priorités – la loi et l’ordre à n’importe lequel prix. La formule gagnante pour marquer des points auprès de la population vieillissante et de la majorité silencieuse qui ne veulent qu’une chose, leurs émissions télévisées préférées sans manifs dans les rues. La sainte paix bien gardée par l’anti-émeute à Montréal et ailleurs à tous les coins de rue. Le calme plat des idées en place et des consommateurs qui ne cessent de gonfler leur carte de crédit pour épater leurs voisins.

Le PM est de passage dans la région aujourd’hui pour saluer les candidats libéraux dans la région et sans doute aussi pour nous faire peur un petit peu. Il va sans doute gifler les élus péquistes d’ici et louanger son ministre Simard de La Baie qui n’arrête pas de distribuer des subventions depuis deux semaines, comme tout élu libéral qui se respecte en campagne électorale. Il pourrait rencontrer le maire de Saguenay à l’Hôtel de ville, si le graffiti anti magistrat sur la bibliothèque n’est pas réapparu pour la circonstance…

Comme va-t-il nous faire peur, le PM ici aujourd’hui ? Il va brandir le spectre d’un prochain référendum sur l’indépendance du Québec, si le PQ remporte les élections. C’est écrit dans le ciel tout ça. Il va par la suite miser sur le Plan Nord pour galvaniser les troupes libérales régionales et les entrepreneurs affamés. Il va aussi vanter les mérites de son seul ministre régional en insistant sur le fait qu’il pourrait aussi compter sur un candidat libéral de marque dans Saguenay, Carol Néron lui-même, ex éditorialiste du Quotidien qui vient à peine de finir d’avaler la tasse NPD comme candidat conservateur. On connaît le plan de match politique du candidat Néron, il veut se présenter aux dix prochaines élections fédérales et provinciales pour arriver à se faire élire au pouvoir selon les lois de la moyenne mathématique. On ne peut que lui souhaiter bonne chance malgré son calcul quelque peu non-sensique.

On nage en plein théâtre de l’absurde dans cette campagne électorale. LE PM refuse de la déclencher officiellement malgré le fait qu’il la mène depuis bientôt deux semaines. Il n’a pas trouvé mieux pour régler une crise étudiante qui l’occupe depuis six mois, que de faire semblant que les priorités nationales étaient ailleurs, du côté du Grand Nord, du côté de la fameuse ÉCONOMIE, du côté de la loi et l’ordre. Les Québécois n’aiment pas la chicane, affirment les observateurs politiques d’expérience et mon garagiste. Surveillez bien cette campagne électorale va nous prouver le contraire. La chicane forme la jeunesse autant que les voyages.

 

Pierre Demers, poète rouge d’Arvida

Commentaires

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2 thoughts on “En août, on fait peur au monde

  1. Han Onyme Tremblay

    Bien triste constat, Pierre. Ça me met en tabarnak.

    J’ai l’impression que l’actualité politique actuelle nous sert du cynisme à plus soif. Buvez, mes amis, les cruches sont pleines, et nous avons aussi plein de belles cruches à vous présenter pour que vous puissiez les élire à nouveau! Ne vous inquiétez pas, PLQ, PQ, CAQ; tous ces gens ne penseront pas d’eux mêmes, ils diront « pareil » comme leur chef! Et à entendre leurs propos, à ces trois chefs, vous pouvez vous rassurer, citoyens, de conserver votre petit confort et votre indifférence. Rien ne changera.

    Moi, c’est décidé, je ne voterai pas. J’irai taper de la casserole devant mon bureau de vote pour affirmer tout haut que je suis en colère, en beau tabarnak, et que cette élection n’y changera rien. Je me range du côté des anar, même si j’ai longtemps critiqué leur abstention. Cette fois-ci, il faut une abstention dans l’action. La rue devra devenir notre seul bulletin de vote, vers une véritable révolution.

    J’ai bien pensé voter pour QS, leurs candidatEs sont des gens de valeur, mais encore ici, le problème est dans le système… Plus payant, ce coup ci, de descendre dans la rue et de casser la baraque, en espérant que les étudiants y seront eux aussi. Ce serait dommage que trop de ces jeunes esprits de révolte prennent, comme Léo le-bien-aimé, le chemin de la facilité.

    En attendant, moi je dis touTEs aux assemblées populaires de la CLASSE (Église St-Dominique, Jonquière, le 7 août dès 20h30 ou le lendemain à la bilbio de Chicoutimi à 19h). Passez le mot! Préparons leur une campagne qu’ils n’oublieront pas!!!

    Notre lutte sera avenir!

    Il me reste un peu d’espoir. Miron disait que nous serions « Les bêtes féroces de l’espoir ». J’aimerais qu’encore une fois les poètes aient raison.

  2. Je suis une tite-vieille qui n’a jamais eu peur et qui reste convaincue qu’il faut s’unir, jeunes et vieux, pour réaliser notre grand rêve du pays. Comme dans le poème «L’albatros» de Beaudelaire, Il ne faudrait pas, cher Pierre Demers, «qu’exilé sur le sol…tes ailes de géant t’empêchent de marcher.»Nos poètes sont importants.

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