Comment survivre à un BBQ en famille où il est question d’élection

On l’a tous éprouvé, au printemps érable, ce malaise profond à l’idée de se retrouver coincé autour d’un repas avec nos proches, à essayer d’ignorer l’éléphant rouge qui marche dans la pièce. La crise étudiante a semé la discorde jusque dans les foyers privés du Royaume du Consensus, générant une tension énorme qu’on n’avait pas ressentie depuis le dernier débat référendaire.

Le premier réflexe fut d’éviter la confrontation, en se disant de part et d’autre, à gauche comme à droite, que c’était peine perdue: on ne saurait venir à bout de l’aveuglement idéologique des autres en si peu d’espace et si peu de temps.

La sagesse populaire et l’étiquette ne recommandent-elles pas d’ailleurs de proscrire les questions de religion ou de politique autour d’un repas? Ce n’est pas sans raison.

Et puis l’invitation est venue, on s’est assis et les premières salves ont bientôt été tirées. On ne se souvient guère par qui ou pourquoi, s’il s’agissait d’une simple allusion ou d’une attaque en règle, mais quelqu’un a fini par aborder (ou saborder, c’est selon) le sujet. Et alors, il a bien fallu se défendre. Et c’est là que la situation a dégénéré pour plusieurs d’entre nous, laissant parfois des séquelles durables.

Comment pouvait-il en être autrement? En cette deuxième semaine d’une campagne électorale qui s’annonce particulièrement foireuse, j’ai pensé partager avec les lecteurs de Mauvaise herbe mon guide de survie personnel. J’avoue avoir moi-même très mal géré ces échanges au printemps, mais j’espère pouvoir m’amender en faisant ici acte de contrition.

Première solution: l’exil volontaire ou la fuite. Évitez toute réunion familiale jusqu’au 4 septembre, ou tant et aussi longtemps qu’on n’aura pas réglé la crise étudiante. C’est très efficace pour le court terme, mais ça ne favorise pas les bonnes relations à long terme.

Deuxième solution: imposer le bâillon sur ces questions. On a tous essayé cette option et on sait bien que ça ne fonctionne pas, à moins de passer du figuré au sens propre et de bâillonner littéralement les plus loquaces, ce qui est quand même gênant lorsqu’il s’agit de manger.

Troisième solution: se procurer et apprendre par cœur L’Art d’avoir toujours raison de Schopenhauer. Efficace, mais ne soyez pas étonné de ne plus être invité nulle part.

Quatrième solution: négocier la différence. L’art rhétorique enseigne que la persuasion réside dans le rapprochement; il faut donc commencer par apprécier la distance qui sépare nos positions idéologiques respectives.

Il ne faut pas s’y tromper: nous sommes tous, eux, vous et moi dans l’idéologie, y compris ceux qui se disent apolitiques. Dans le débat politique, la difficulté réside dans l’ignorance générale des a priori qui déterminent nos parti pris. Chacun se croit plus objectif que son frère et s’étonne de constater dans quels abîmes de bêtise l’autre s’enfonce.

On aura beau citer des chiffres incontestables, invoquer toutes les saintes autorités, politicologues, sociologues, journalistes, économistes, Geneviève L’obstineuse, rien n’y fait: chacun demeure sur sa position. Ce  qui nous ramène à la première solution et la rend plus attrayante que jamais…

Mais il faut résister.

Le salut dépend du dévoilement des postures idéologiques de chacun. Il faut jouer cartes sur table et inviter les autres à le faire. Il ne s’agit pas d’entreprendre d’expliquer les catégories de Kant à votre vieille tante, entre deux bouchées de hot-dog, mais de reconnaître que vous avez chacun vos valeurs.

Celles de la droite sont à ce point dominantes en ce moment, du fait d’un conditionnement culturel presque irrésistible, que certains imaginent qu’elles sont forcément les plus raisonnables, jusqu’à les confondre avec le réel et le sens commun. Pourtant la droite, pas plus que la gauche, ne saurait prétendre au monopole de la raison.

Comment expliquer, par exemple, qu’il en est pour vilipender le mouvement étudiant et d’autres pour l’encenser? Ont-ils tort, avons-nous forcément raison, et comment ne pas sombrer dans un relativisme stérile qui nous mènerait à conclure par ailleurs que toutes les opinions se valent?

Il est nécessaire de résoudre la question des a priori si l’on souhaite pouvoir survivre au prochain barbecue en famille.

LA DIFFÉRENCE FONDAMENTALE entre la droite et la gauche réside peut-être dans la question de l’égalité. Bien sûr, tout le monde y croit en principe, mais dans le menu détail c’est un peu plus compliqué. Si la droite admet volontiers que l’on puisse être égaux en droits, elle adhère cependant à l’idée du mérite individuel qui, en certaines circonstances, justifie l’inégalité: le riche a trimé dur pour s’élever au-dessus de la tourbe, pourquoi devrait-il partager? On aura beau faire l’éloge de la solidarité: la droite ne saurait y voir autre chose qu’un nivellement injuste: c’est ontologique, voire darwinien vous diront certains, et il faut admettre cette différence de vues si l’on espère discuter civilement.

À défaut de pouvoir modifier de quelque façon cette perspective fondamentale, il faut l’intégrer à son argumentaire et moduler son propos en fonction d’objectifs communs, comme la nécessité…

de diminuer l’endettement collectif et individuel,

d’optimiser les dépenses gouvernementales,

de ne pas brader nos ressources naturelles,

de mieux défendre les intérêts du Québec,

de lutter contre la corruption de nos mœurs politiques.

On aura tous gagné si, au terme de l’exercice, on parvient à surmonter le cynisme qui nous démobilise et si « lucides » et « solidaires » s’accordent sur l’importance d’aller voter le 4 septembre.

Car il en va des élections comme des barbecues: que l’on préfère les brochettes de porc, de poulet, de bœuf, de crevettes, ou les mets végétariens importe moins en fin de compte que le choix d’un chef aux mains propres (en autant que faire se peut) ; sinon on risque l’indigestion collective.

 

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