Ce qu’on laisse de soi

Ces temps-ci, je lis un roman de Margaret Atwood. Connaissez-vous cette auteure canadienne? Elle fit beaucoup parler d’elle à la fin du dernier millénaire, avec un roman intitulé La servante écarlate. Elle se mêle, ces années-ci, de défendre les droits des artistes, n’hésitant pas à fustiger le gouvernement Harper, ne mâchant pas ses mots, écrivant, apparaissant dans les médias, toujours articulée, brillante, avec cette élégance d’esprit qui est celle des véritables intellectuels. Googlez son nom, vous verrez combien cette grande humaniste, abondamment primée et saluée dans le monde entier, est intéressante. Si vous en avez la chance, ouvrez n’importe lequel de ses romans, recueils de poésie, oeuvres pour enfants, essais. Vous serez d’emblée séduits par son écriture; même traduite, vous en goûterez la sensibilité, la musicalité, la profondeur du regard et du propos, ainsi que la vérité de ses personnages et de leurs passionnantes aventures. Celui que je lis en ce moment, Life before men, a été publié en 1979. L’action se passe à Ottawa, en 1976. On y parle de l’élection du PQ, en novembre de cette année-là. C’est assez fascinant de la voir de ce point de vue. Le personnage principal n’a toujours pas digéré octobre 1970, la répression, les mesures de guerre et les mensonges de la presse. Il est du côté des « separatists »…

Mais je m’égare. Ce n’est pas de politique que je voulais parler, même si les préoccupations du personnage d’Atwood me semblent trouver un étrange écho dans l’actualité. Non, je pensais à autre chose, en vous décrivant la si belle écriture de cette écrivaine que j’ai découverte bien longtemps après en avoir entendu parler pour la première fois. Je pensais à ce qu’on laisse de soi quand on quitte cette vie.

Parce que, si je me retrouve avec de vieux Margaret Atwood dans ma bibliothèque, c’est que ma mère est décédée il y a quelques années, me léguant la sienne. Vous pouvez imaginer que je ne pouvais pas ramener de Gaspésie les quelque 3 000 volumes qui couvraient trois murs de son appartement, en double rangée. J’ai dû en bazarder un bon nombre, d’autant plus que j’en possède déjà pas mal. J’ai passé une grosse journée, ce printemps-là, à classer les bouquins. Les vieux best-sellers des années soixante-dix (Irving Wallace, vous connaissez?), ceux dont je possédais déjà un exemplaire, quelques-uns qui ne me paraissaient pas intéressants, ceux-là sont allés faire le bonheur des Filles D’Isabelle qui tenaient justement cette fin de semaine-là une vente de charité. Les autres, les trésors, sont revenus au Saguenay avec moi. Il y avait de tout dans ces boîtes. Des classiques, beaucoup de poésie, de la littérature américaine — de la bonne —, des oeuvres d’auteurs québécois, canadiens, français et d’un certain nombre d’autres nationalités, des livres sur l’art, des polars, des essais politiques, un recueil de pensées de Khomeiny (!!!), le livre rouge de Mao, le livre bleu de René Lévesque, quelques romans érotiques… En les déballant, je me suis rendue compte en premier que ma mère s’intéressait à un nombre impressionnant de sujets. Tout, tout, tout, elle voulait tout comprendre. Que pouvait bien faire Khomeiny chez cette féministe férue de droits humains? La réincarnation? Le suicide? Elle voulait comprendre. Elle était curieuse. Curieuse surtout de l’être humain et de ses contradictions.

Ensuite, je me suis mise tranquillement, quand je n’avais pas de nouveautés sous la main, à lire les livres de ma mère. Depuis quatre ans, j’ai pu découvrir, entre autres merveilles, Le Carnet d’or de Doris Lessing (prix Nobel de littérature 2007), Le Torrent d’Anne Hébert, Le Choix de Sophie de William Styron; les mémoires de René Lévesque, de Lise Payette et de Claude Charron, ceux du Général de Gaulle; les passionnants Essais sur la mort de Philippe Ariès. Bien sûr, je ne peux pas nommer tous ces livres que je n’aurais sans doute jamais lus sinon. Je suis loin d’avoir fait le tour du coffre au trésor. Cela me réjouit au plus haut point, d’ailleurs. Vous connaissez peut-être ce réconfort de savoir que l’on a devant soi plein de livres qu’on n’a pas lus. Cela ressemble au sentiment de sécurité que peut éprouver un ado devant un frigidaire plein.

Et il y a autre chose. Quelque chose qui dépasse le fait de découvrir avec délices des oeuvres superbes. Un cadeau qu’elle ne pensait pas me faire, je crois, en me léguant ses livres tant aimés. Sa présence. Sa présence de tous les jours, bien sûr, parce que, regardant la tranche des livres qui lui ont appartenu (je peux passer de longues minutes à me perdre dans la contemplation d’une bibliothèque), je la revois sur le sofa, sa frange noire lui cachant les yeux, son café refroidissant à côté d’elle, si absorbée dans sa lecture que plus rien n’existait autour. Je me rappelle avoir tenté de déchiffrer péniblement, à 5 ans, les premières lignes d’Orange Mécanique — vous pouvez rire, je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait, j’aimais le titre, je pensais que ça parlait d’un fruit avec un mécanisme d’horloge… Je ressens encore, de façon aigüe, ce vif désir de savoir lire pour de vrai, de faire comme elle, de m’égarer des heures durant dans un ailleurs de papier inventé pour moi. Je me souviens des restrictions concernant cette bibliothèque d’Ali Baba, et qui évoluaient à mesure que j’avançais en âge: « Tu peux lire ça, ça et ça, mais pas ça, ni ça. » Et puis la fois où, quand j’avais quatre ans et que ces bouquins, déjà des centaines, tenaient dans un édifice précaire fait de briques et de planches, et que le chat s’était faufilé derrière les livres pour échapper au chien… BRRRRROUMMMMMMMM… tout s’est effondré. Personne ne fut blessé, mais mon père a décidé à ce moment de construire une vraie bibliothèque, qui s’est agrandie au fil des ans, comme une maison où poussent des enfants sans cesse plus nombreux. Ces livres m’ont vue grandir. Ils sont, en quelque sorte, les yeux de ma mère qui demeurent posés sur moi. D’ailleurs, ses lunettes trônent sur la pile d’ouvrages consacrés à Saint-Denys Garneau, son poète préféré.

Et il y a plus. Oui. Plus encore que les souvenirs, il y a quelque chose de concret, de palpable, qui demeure. Chaque fois que je soulève une nouvelle couverture, d’abord, il y a son odeur. Patchouli, cigarette et parfois, dans les plus anciens, une effluve d’Imprévu, de Coty. Et toujours derrière, indéfinissable, son odeur à elle. Puis les annotations, réflexions quelquefois ironiques, souvent drôles, toujours pertinentes. Des papiers, un mot d’amour d’un inconnu (tiens, tiens, maman?), une lettre d’une vieille tante, une photo, un numéro de téléphone, tous ces petits morceaux de sa vie qui s’échappent des pages pour me parler d’elle, pour la faire exister encore.

Mon amie Denise Dallaire est partie pour le grand voyage cette semaine. Nul doute que ses nombreux livres recèlent des trésors que ses enfants et petits-enfants découvriront d’elle dans les prochaines années. Puisqu’elle était poète, chansonnière, passionnée de littérature et de mots, les pages des livres qu’elles a lus doivent elles aussi être habitées par elle. Je souhaite de tout mon coeur à sa famille de pouvoir profiter comme moi de cette présence. Après tout, ce qu’on laisse de soi, n’est-ce pas cela? Une présence…

p.s.

By the way, juste comme ça, vous saviez que Margaret Atwood avait officiellement donné son appui au Bloc Québécois aux élections de 2008? Eh oui, cette ontarienne est, en plus d’une auteure fabuleuse, ouvertement en faveur de l’indépendance du Québec…

p.p.s.

Pour entendre quelques-unes des très belles chansons de Denise: http://www.myspace.com/denisedallaire

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4 thoughts on “Ce qu’on laisse de soi

  1. Marc Fournier

    Chère Marie-Christine, ton texte m’a beaucoup ému . Merci . Marc Fournier, Alma

    1. Marie Christine Bernard

      Merci à toi.

  2. huguette otis

    merci marie-christine ,, tu m’as fait pleurer car moi aussi j’aurais voulu d’un morceau de coco pour qu’elle continue concretement d’etre avec moi.. oh ou je sais bien qu’elle m’accompagne mais tu sais ce que me fais le plus grand bien en lisant ce texte c’est que je vois que ma bele cooo est vivante …. et que l’on parle d’ele.. car je trouve que trop souvent avec le départ de celle ou celui qu’on aime on en parle que tres rarement et cela ca me fait mal… je t’aime ma grande… dans tous les sens du terme

    huguette bisous

    1. Marie Christine Bernard

      xxxxxxxxx<3

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