La CLASSE et la révolution 1

L’identité trouble d’un manifeste

En cette période électorale où la CLASSE a fait un appel à la grève sociale, une question semble tarauder les plumes de la droite québécoise : est-ce que la CLASSE est une organisation révolutionnaire noyautée par des anarchistes ? À cette question, nous pouvons profiter de la diffusion du manifeste Nous sommes avenir pour tout de suite répondre non. Une lecture critique démontre que l’ASSÉ s’affirme pour beaucoup comme une actrice dans la lignée des mouvements (ouvrier, féministe, etc.) qui ont marqué la Révolution tranquille au Québec. Il y est difficile de nier qu’elle affirme une certaine radicalité, mais celle-ci est celle du syndicalisme de combat dont les sources ne puisent pas tant, dans le contexte actuel, dans le syndicalisme révolutionnaire que dans la reformulation du projet social démocrate. Enfin, outre l’orientation que doit prendre l’éducation supérieure dans les années qui viennent, c’est principalement la question de la démocratie qui est placée au cœur du conflit social.

Quant à l’appel à la grève sociale lancée par la CLASSE, seul l’avenir nous dira si cet appel sera suivi : entre le corporatisme des uns, l’incurie des autres et les élections, il est difficile d’appréhender le futur.

Le Manifeste de la CLASSE

L’avenir, entre rupture et progrès

La première chose qui détonne dans ce manifeste est bien entendu dans ses titres « Nous sommes avenir », « Nous sommes le peuple » suivi de « Ensemble, construisons à nouveau ». Trois énoncés dont la radicalité est claire et qui s’attirent les foudres des porte-voix du conservatisme. « Nous sommes avenir » est définitivement crâneur, telle une jeunesse prétentieuse confiante en elle-même et ses moyens pour mieux enchanter le monde et réécrire le récit de la modernité.

L’énoncé « Construisons à nouveau », indique un passé et un avenir qui, sans pour autant faire table rase du passé, revendique de redémarrer le projet moderne du progrès social, à l’encontre du conservatisme ambiant de la réaction tranquille. Il va s’en dire que cela réfère aussi à la jeunesse d’un mouvement étudiant. Ce titre s’inscrit aussi dans le contexte des contestations populaires de la crise de 2008-2012, entre Printemps arabe, révolte européenne et Occupy nord-américain. Que l’on ne pense qu’à la violence insurrectionnelle grecque1 pour y voir comment la révolte apparait comme accoucheuse de la future société2. La grève étudiante n’est pas la violence que lui attribuent les commentateurs des médias, mais toutes les formes de révolte apparaissent à ces derniers comme une forme de violence, ce pour quoi « Nous sommes avenir » semble si vindicatif, sans pour autant l’être textuellement. Dans notre confort moderne, il est si facile de paraître telle une classe dangereuse. Du même mouvement, la CLASSE s’approprie l’avenir pour reléguer ses adversaires dans le passé. Ceci dit, « Nous sommes avenir » ne s’inscrit pas dans une démarche révolutionnaire, il n’y est pas mention d’une rupture. Pour ceux et celles qui s’imaginent le contraire, il faut nuancer : la CLASSE est une organisation de masse et le terme qui revient le plus lorsqu’elle se définit, c’est progressiste. Ne vous en faites pas, si révolution il y avait, ce ne serait pas « construisons à nouveau », mais plutôt détruisons l’ancien, les ruines du capitalisme, pour faire le nouveau.

Qui sommes-nous?

Le second énoncé à retenir est « Nous sommes le peuple », une affirmation performative éminemment populiste3, ce qu’aucun ne peut contester. Si le populisme est généralement associé à la droite, sa définition la plus stricte ne fait pas de différence idéologique, c’est plutôt une attitude politique critique envers les élites politiques. Ce qualificatif a une dénotation péjorative dans les sociétés modernes, mais il représente très bien tout un courant d’opinion qui remet en question autant la gestion politique du gouvernement libéral que la mondialisation dans ses grandes lignes. Là où le populisme est dangereux, c’est lorsqu’il exprime la haine contre les opprimés et les subalternes, tout le contraire du manifeste, aux connotations clairement antiracistes. Dès lors, la question n’est pas tant de critiquer le populisme, mais plutôt de savoir de quel peuple, de quel «nous» il est question. Or, le texte du manifeste est plutôt ambigu et laisse concevoir plusieurs interprétations qui interpellent la philosophie politique.

Tout d’abord, il y a ce « nous » qui succède au « sol du Québec » et à la « population québécoise ». La CLASSE réfère donc à la citoyenneté québécoise telle que conceptualisée depuis la Révolution tranquille autour d’un État, ses frontières, ses institutions publiques et ses services publics. En ce sens, les griefs de la CLASSE sont orientés vers Québec et non vers le Canada et la population est québécoise et non canadienne-française. Dans le texte, ce peuple possède des droits fondamentaux et il partage des ressources naturelles avec les autochtones.

Ce référent identitaire québécois n’est pas inutile pour un syndicat dont les revendications ont une nature réformiste orientée autour d’un État provincial détenteur de la gestion de l’éducation, champ de compétence provinciale. Néanmoins, c’est symptomatique d’une société qui voit dans cet État, et non dans l’État canadien, l’aboutissement de son projet social. À une époque où les mouvements sociaux sont associés au cosmopolitisme, à l’internationalisme ou à l’altermondialisme, nos propos peuvent surprendre. Pourtant, les références de l’ASSÉ comme un « acteur majeur de la société québécoise » apparaissent sporadiquement dans son discours. Cette vision de l’État national n’est pas forcément représentative de l’ensemble du syndicat, mais il en est certainement une composante qui se reconnaît probablement au sein du programme politique de Québec solidaire.

Cependant, d’autres interprétations du « nous » se laissent entendre entre les lignes. L’une d’entre elles nous fait penser à la réhabilitation du sujet du «peuple» par certains philosophes (le plus connu est Zizek) et certains tribuns, Amir Kadhir au Québec et Jean-Luc Melenchon en France. Ce dernier a mené la campagne présidentielle française du Front de gauche (une coalition avec le Parti communiste) avec pour slogan « Place au peuple ». Ce slogan s’accompagne d’un programme politique résolument à gauche, mais les discours du tribun rappellent plus à certaines et certains l’héritage de la révolution de 1789 que celui de 1917. En ce sens, le peuple se conjugue autant avec le prolétariat qu’avec la citoyenneté et ce qui est mis en valeurs, c’est un projet social centré autour d’un État républicain centralisé. Un tel discours ravive les souvenirs du Front populaire de 1936 en France et en Espagne. C’est ce même discours qui est promu au sein des gauches de l’Amérique latine influencée par Hugo Chavez et le projet d’Assemblée constituante. S’il faut reconnaître quelque chose à ce discours populiste, c’est au moins d’adopter une attitude décomplexée vis-à-vis la social-démocratie libérale. Par contre, ce même peuple (populaire il va de soi), se bute aux contradictions du populisme qui sont les mêmes que ceux du manifeste de la CLASSE; comment en appeler au peuple dans son ensemble (l’Un) tout en ayant un discours orienté vers les classes populaires? Ce nous est une façon de ne plus opposer (dixit Gabriel Nadeau Dubois) le peuple aux étudiants et aux étudiantes, c’est donc autant un effet de rhétorique que de subjectivation, c’est-à-dire une façon de devenir sujet, acteur, de sa propre histoire. Ces propos s’apparentent à ceux du philosophe Jacques Rancière pour qui la politique des sujets passe inévitablement par un processus de désidentification des acteurs par rapport à leur statut premier. C’est bien ce font les étudiantes et les étudiants s’identifiant avec le peuple, au même titre que les ouvriers s’identifiaient avec le peuple lorsqu’ils se revendiquaient prolétaires. À une échelle politique plus locale, nous devons aussi nous demander à qui s’adresse ce manifeste si l’on exclut les journalistes et la fiction du peuple. Dès lors, la réponse est plus prosaïque et politique : ce manifeste s’adresse aux étudiantes, aux étudiants et aux autres mouvements sociaux. En se revendiquant du nous, la CLASSE s’accapare une part d’hégémonie sur la politique contestataire et les mouvements qui l’animent, syndicats incluent. Elle devient incontournable à cette échelle et revendique d’autant plus une domination sur le mouvement étudiant. Il n’y a pas seulement un sujet dans cette histoire, il y a aussi une actrice qui affirme sa puissance.

Cependant, nous ne pouvons nous restreindre à un « nous » ontologique, à l’Un. De fait, le manifeste renvoie à de multiples identités, classes et statuts sociaux : travailleurs, chômeurs, femmes, racialisées, gaies, bisexuelles, autochtones, etc., qui sont eux-mêmes sujets à des formes diverses d’exploitation, de domination et de discrimination. En somme, il s’agit d’une ode à la diversité, à cette même diversité qui s’est manifestée dans les rues en solidarité avec les grévistes. Faut-il le souligner, les premiers alliés de la CLASSE se retrouvent non pas chez les nationalistes ou les grands syndicats, mais plutôt au sein des groupes communautaires réunis dans la Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics. D’un point de vue idéologique, l’insistance du manifeste sur cette multitude est partagée autant par le libéralisme politique et ses théories de la justice chantres du pluralisme et du multiculturalisme que par l’altermondialisme. Les philosophes de la théorie critique qui essaient de transformer cette pluralité en sujet du changement social sont entre autres Gayatri Spivak, Antonio Negri, Nancy Fraser et Alex Honneth. À l’encontre d’un sujet unique du changement social, le mouvement ouvrier ou le mouvement nationaliste par exemple, ces auteurs font le constat de la fragmentation des sociétés modernes en une multitude de conditions sociales. Dès lors, il ne serait plus possible d’évoquer des notions telles que ceux de peuple, de nation ou de classes sociales. Le changement social serait du côté de la multitude décentralisée créatrice de nouveaux droits, de coopération, de justice distributive et de reconnaissance.

Il faut le préciser, les nombreux contempteurs du manifeste ont critiqué cette diversité des sujets. Ces critiques ont généralement été superficielles, y voyant une liste d’épicerie, mais les critiques nationalistes y ont certainement perçu la décomposition du « nous » identitaire en une multitude sujette à un communautarisme irréductible à la question nationale et ennemi de la forme État-nation. Pourtant, la multitude est non seulement (un peu) représentative de la diversité du mouvement, mais elle est aussi le passage obligé de toutes les luttes contemporaines qui dépassent le corporatisme. Cependant, il nous faut aussi noter que le mouvement étudiant est susceptible d’être critiqué en pratique par le caractère résolument blanc sinon masculin de ses représentations. Ainsi, un congrès de la CLASSE est plutôt homogène dans sa composition tandis que le discours féministe, pourtant très présent dans l’ASSÉ, a été relativement peu relayé dans la sphère publique. C’est un peu le risque de toutes formes d’action collective dont la revendication principale (la hausse des frais) est première sur la place publique. Si cette cohérence gagne en universalité, elle remet en question les autres termes de l’inégalité qui ne peuvent être uniquement d’ordre économique. Cette critique a été produite par des membres de la communauté noire montréalaise, qui a manifesté son malaise devant la représentation de nègres blancs lors d’une manifestation étudiante. De même, nous ne pouvons que réitérer les difficultés pour le syndicalisme étudiant à intégrer des campus anglophones. On ne peut sous le prétexte d’universalité faire abstraction de ces formes d’inégalités. Bien sûr, l’une des difficultés revient aux médias qui se prêtent mieux à la simplicité des positions. L’une des solutions à ce problème est dans la représentation. En diversifiant celle-ci, pour qu’elle ne soit pas accaparée des hommes blancs, on obtient de cette façon une institutionnalisation de la reconnaissance des exclus. C’est d’ailleurs l’une des particularités de la CLASSE avec la parité genrée des porte-parole et l’existence d’un comité femme dans les instances de l’ASSÉ.

La question du nous n’est pas seulement d’ordre philosophique, car de l’élaboration des catégories identitaires dépend aussi l’élaboration des politiques contestataires et des politiques publiques. Nous avons observé dans le manifeste « Nous sommes avenir », qu’il y a plusieurs conceptions de la communauté, du grand récit de la Révolution tranquille à la pluralité des récits de la multitude, de l’universel au singulier. Or, nous constatons que lors de la mise en œuvre des solutions, le manifeste défend surtout l’universalisme, y compris dans le domaine de l’éducation, principale cible touchée par la grève étudiante. Le manifeste précise modestement comment l’éducation doit «paver la voie à l’émancipation de toute une société ». À l’instar des soixante-huitards, mais aussi des philosophes libertaires, il s’agit d’obtenir une « école égalitaire qui brise les hiérarchies », de mettre à la disposition de toutes et tous les « ressources nécessaires au plein développement de leurs capacités » et de transformer l’école en « lieu d’égalité et de respect des différences ». Ce projet éducatif n’est pas beaucoup plus avancé dans le manifeste et il y est peu question de la pédagogie, pourtant lieu central de la pratique scolaire et l’un des points aveugles de la grève étudiante. Chose certaine, celle-ci ne conteste pas l’école, au contraire, elle tend à la valoriser. Pourtant, nous ne pouvons que nous demander si tous les sujets dominés peuvent s’exprimer et s’émanciper dans une éducation qui serait, comme l’indique le manifeste, un « lieu d’épanouissement universel ». Or, comment rejoindre celles et ceux qui ne peuvent se rendre à l’université non pour des raisons financières, mais par simple intérêt, que l’on soit travailleurs manuels ou simples individus en conflit avec l’institution scolaire ?

La seule solution possible est celle du combat pour l’égalité. Non pas l’égalité des chances, qui est l’inégalité de fait, mais bien la lutte démocratique de tous et toutes, étudiantes, travailleuses, immigrantes, chômeuses, femmes et autochtones. C’est dire que tous et toutes ont la même valeur dans la société, et ce même s’ils ne sont pas diplômés à l’université. C’est ce à quoi nous invite le philosophe Jacques Rancière avec son concept d’égalité des intelligences dans le domaine de l’éducation. C’est ce à quoi nous invite aussi le manifeste de la CLASSE avec deux formes de politiques contestataires, sur lesquels nous reviendrons plus tard, qui répondent toutes à l’axiome d’égalité : le syndicalisme de combat et la multiplication de « nouveaux espaces démocratiques ». Le premier défend la gratuité scolaire et l’université publique et le second tend à étendre la démocratie là où elle n’est plus, en dehors de l’institué. Le manifeste de la CLASSE est donc la réponse d’une partie du mouvement étudiant au refus de négocier et à la convocation des élections pas le gouvernement Charest. Entre l’élargissement des revendications et la radicalisation de ses revendications démocratiques, il y a un vaste espace politique où les étudiantes et les étudiants ne sont plus seuls, c’est à la population de prendre sa chance.

 

1 «Nous sommes ici nous sommes partout, nous sommes une image du future», anonyme, http://emeutes.wordpress.com/2008/12/13/nous-sommes-ici-nous-sommes-partout-nous-sommes-une-image-du-futur/, Athène, 2008.

2 Marx à propos de violence comme accoucheuse de l’histoire.

3 Le populisme désigne un type de discours et de courants politiques, critiquant les élites et prônant le recours au peuple, d’où son nom, s’incarnant dans une figure charismatique et soutenu par un parti acquis à ce corpus idéologique. Il suppose l’existence d’une démocratie représentative qu’il critique. Wikipédia.

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