AIMER L’ÉCOLE

Aimer l’école, c’est :

Avoir hâte que l’été finisse. J’entends par là aussi la crainte de la fin des classes, en cinquième année quand on apprend que son prétendant déménagera durant les vacances et qu’on ne le reverra plus jamais ou à la maîtrise quand intellectuellement on vient d’atteindre un nouveau degré de raisonnement. L’avènement de l’été, pour certains, est cause d’angoisse. Les amis s’éloignent. Les parents travaillent. Les journées se creusent, par manque de créativité. Les jeux dans la forêt n’existent plus ;

Jouer à l’école la fin de semaine. Déplacer les pupitres. Installer les crayons. Créer une feuille de présences et faire l’appel des noms. Vouloir être le professeur à tout coup et proposer des dictées à qui le veut, surtout à la petite sœur à qui on ne donne pas vraiment le choix. Réprimander. Jouer seule à défaut d’être trop sévère. Écrire au tableau. Corriger des copies d’examen imaginaires ;

Faire ses devoirs religieusement. Je me souviens des cartons de vocabulaire de la première année du primaire, l’année cruciale de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Phénomène intéressant : on apprend à lire en trois mois. On entre en septembre ; à Noël, on lit. J’apportais mes cartons pour m’exercer à la maison, inlassablement. Il y avait, sur chaque carton, une image et un mot simple. Chaise, table, lac, arbre. La base. Porte, maison, chat, bouche. Les mots fondamentaux. Je faisais mes devoirs à la table de la cuisine, éloignée de toute distraction, surtout de la télévision. En cinquième et sixième année, Réjeanne encourageait ses élèves à intituler chaque travail, à mettre de la couleur et à ornementer les cahiers. Je donnais le meilleur de moi-même. Crayons de bois et titres de roman ;

Participer activement à la vie de l’école. Être responsable des berlingots de lait à distribuer à 10h20, après la récréation. Nettoyer le tableau vert le soir parce qu’on n’a pas d’autobus à prendre et parce qu’on aime avoir un contact privilégié avec le professeur, notamment Réjeanne qui m’envoyait démarrer sa voiture les froides journées d’hiver. Une autre tâche reliée au tableau était celle de dépoussiérer les brosses de la craie accumulée sur un engin bruyant sur lequel il fallait faire rouler l’objet sale. D’autres tâches excitantes revenaient aux élèves exemplaires et engagés. Des courses spéciales comme se rendre au bureau de poste pour recueillir le courrier. Et, la tâche ultime de sonner la cloche, réservée aux cinquième et sixième année. Donc, sonner le matin à l’arrivée à 8h20, sonner la récré du matin à 10h05, sonner la fin de la récré à 10h20, sonner pour indiquer l’heure du midi à 11h40, sonner le début des classes d’après-midi à 13 heures tapantes, sonner la récré d’après-midi à 14h10, sonner la fin de la récré à 14h30 et sonner, finalement, le retour à la maison à 15h25 ;

Étudier, assis dans sa case. Quand on étudie dans le fond de sa case, c’est qu’on a envie de réussir ses examens, de graduer, de sauter des années. Seuls ceux qui ont déjà étudié leur matière à la maison durant quelques heures poursuivent l’étude à cet endroit, par peur de tout oublier devant leur copie. L’ultime ultimatum. Apprendre par cœur, tout inscrire dans la mémoire à l’aide d’innombrables trucs mnémotechniques. Les autres sont au centre social et n’ont peur de rien ;

Vouloir – avoir voulu – pratiquer tous les métiers. Coiffeuse. Serveuse dans un restaurant. Professeur, « comme mon père ». Astronome. Pédiatre. Journaliste international. Critique littéraire. Dramaturge. Traducteur. Céramiste, relieure ou ébéniste. Professeur encore. Pas tous les métiers, mais presque tous ;

Accumuler les doctorats. Discrimatoire d’écrire « doctorats » ? Aurais-je dû utiliser « diplômes » ? Je préfère « doctorats ». Des doctorats. Plus jeune, au secondaire, je jubilais devant le mot « doctorat » parce que c’était là que je me voyais plus tard précisément, à la plus haute marche de l’échelle. J’emploie ici « doctorats » plutôt que « diplômes » parce qu’aimer l’école, c’est aussi viser le plus haut, c’est être exigeant, c’est élever le niveau d’apprentissage et de recherche. Il n’y a pas de mal à aimer l’école ;

Aimer l’école, c’est tout ça et bien plus encore ;

Aimer, c’est inclure ;

Aimer l’école, c’est revendiquer. Pour l’amour du savoir ;

Aimer l’école, c’est rêver de sa gratuité dans le meilleur des mondes pour que chacun sache lire et écrire. Pour que chacun puisse l’aimer comme je l’aime ;

Aimer l’école, c’est empêcher la hausse des frais de scolarité.

 

Commentaires

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6 thoughts on “AIMER L’ÉCOLE

  1. Pierrette Boulianne

    Félicitations. Tu réveilles en moi de très bons souvenirs.
    Comme j’ai aimé l’école! J’ai pleuré de ne pouvoir aller à l’université, par manque de moyens financiers. Moi aussi, je suis contre la hausse des frais de scolarité et je rêve de la gratuité.

  2. Ah oui, j’aime moi aussi. J’ai beaucoup aimé les retours à l’école, et les finales aussi! Septembre et juin. Deux mois très joyeux. La découverte et l’apothéose de la réussite. Le primaire surtout fut un tel plaisir.

  3. Merci pour ce beau texte. Je viens d’avoir 72 ans et j’ai hâte de retourner à l’université Laval entreprendre ma troisième session d’un baccalauréat en rédaction professionnelle. J’avais quitté les études en mai 1966 après ma scolarité de maîtrise en sociologie à l’université de Montréal. J’ai eu beaucoup de plaisir à retourner sur les bancs de l’école, à voter pour la grève et à participer à de nombreuses manifestations, spécialement celles des 22 du mois. J’ai hâte à celle de la semaine prochaine.

  4. Marie-Christine

    Ma grand-mère a fait trois fois sa sixième année. Pas parce qu’elle était cancre. Parce qu’elle adorait l’école, que celle de son village de la Vallée de Matapédia s’arrêtait là et parce que sa famille était trop pauvre, aux années de la Grande Crise, pour l’envoyer à la ville (ou plutôt: au gros village, à plusieurs milles de distance) faire sa septième année et le reste. Parce qu’à l’idée d’arrêter si abruptement d’aller à l’école, elle pleurait tellement que le coeur de sa mère se brisait et qu’elle suppliait la maîtresse de la reprendre pour une année de plus. True story.

  5. Cotton Kathleen

    Très bon article…

    Le retour à l’école, c’est aussi pour les enseignants qui accompagnent tous ces bouts d’choux qui prendront le chemin de l’école sous peu.

    Je suis une enseignante de maternelle. J’adore ces débuts d’année scolaire. J’aime repartir en neuf. Ça sent bon la cire. Les planchers brillent comme un sous neuf. On prépare les étiquettes pour les casiers et plusieurs petites choses sans connaître nos nouveaux élèves. Il y a une certaine fébrilité.

  6. excellent les beaux souvenirs!!!

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