Tendre colère: rencontre avec un Clown Noir

Cinq êtres humains démocratiques. C’est ainsi que Patrice Leblanc, alias Trac le Clown Noir, me décrit la dynamique qui régit les relations des membres du théâtre du Faux Coffre. Nous sommes attablés à la Maison du Pain, rue des Saguenéens, dans la joyeuse cacophonie du matin. Il est un peu plus de 9 heures. L’odeur du pain frais se mêle aux effluves du délicieux latte que nous siroterons jusqu’à midi. « Il nous arrive de prendre des votes, me confie le comédien, lorsque nous ne sommes pas d’accord. La majorité l’emporte et personne ne discute le résultat. » Et c’est comme ça depuis les tout débuts, en 2005, l’année où ils ont inventé les personnages des Clowns Noirs : Trac (Patrice Leblanc), Diogène (Martin Giguère), Grossomodo (Pierre Tremblay), Contrecoeur (Éric Laprise) et Piédestal (Pascal Rioux).

Au fil des aventures, cette bande de zigotos n’a toujours cherché qu’une chose : faire du théâtre. Mais chaque fois, ils ont maille à partir avec la Brigade Anti-culture, qui fait tout en son pouvoir pour leur mettre des bâtons dans les roues. Les Clowns Noirs sont-ils des alter ego de leurs interprètes ? « Comme eux, nous voulons faire du théâtre, répond Patrice Leblanc, et comme eux nous nous butons trop souvent au manque de moyens et à la logique un peu absurde du système des demandes de subvention.» Mais les ressemblances s’arrêtent là. En effet, chacun des clowns incarne un trait de caractère humain : Trac est le colérique, celui qui s’enflamme, s’énerve, explose ; Diogène est l’homme de mots, l’intellectuel, le penseur du quintette ; Grossomodo patente, invente, bricole ; Contrecoeur préfère le sommeil à la vraie vie parce que ses rêves sont plus intéressants que la réalité ; Piédestal rêve de célébrité…  Sans cacher que chaque acteur puise dans sa propre personnalité pour incarner son rôle avec le plus dé vérité possible, Leblanc rappelle que cette manière de construire des  personnages, typique de la farce traditionnelle, permet de montrer le réel à travers une loupe. « Tout ça mis ensemble, ajoute-t-il, ça donne peut-être la recette d’un être humain. »

Les Clowns Noirs sont nés de la nécessité. Patrice Leblanc sourit à l’évocation des débuts difficiles qui ont donné naissance, au bout du compte, à un véritable succès, à la fois public et critique. « Au départ, on n’avait rien, pas un sou, et on ne parvenait pas à obtenir de subvention. On a créé des clowns parce que ça ne coûtait pas grand chose… » Cependant, grâce à la grande intelligence des textes de Martin Giguère, qui touchent « autant les profs d’université que les punks », grâce à l’environnement sonore et au jeu très physique des acteurs, grâce aussi aux superbes costumes créés par Hélène Soucy, ils ont réussi à captiver un auditoire de plus en plus florissant. « En somme, résume Patrice Leblanc, il y a deux catégories de gens : ceux qui aiment les clowns et ceux qui n’aiment pas les clowns. Ceux qui aiment les clowns nous aiment, parce que nous sommes des clowns. Ceux qui n’aiment pas les clowns nous aiment aussi, parce que nous ne sommes pas des clowns ordinaires. »

Et si l’on se fie à la tradition de la comédie, qui depuis l’Antiquité a toujours usé du rire pour faire de la critique sociale, quel est le message des Clowns Noirs ? « Nous faisons de la critique sociale, bien sûr, répond celui qui est aussi co-directeur artistique et concepteur sonore de la troupe.  Mais surtout, nous défendons la culture, sous toutes ses formes : l’accès à la culture, la diffusion de la culture. Nous dénonçons tout ce qui peut freiner la culture. » Il s’enflamme. Il se dit inquiet devant toutes les coupures des dernières années, mais aussi devant l’espèce de paradoxe qui musèle la liberté d’expression des artistes subventionnés : « Pour t’exprimer, tu as besoin de subventions, mais les organismes qui te subventionnent aimeraient que tu ne t’exprimes pas trop fort… » Cependant, poursuit-il avec un clin d’œil : « un nez de clown, ça permet de dire pas mal de choses, et un nez de Clown Noir, encore plus… »

Roméo et Juliette de William Shakespeare, le spectacle qui prendra l’affiche le  17 août prochain à la salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, va exactement dans ce sens. « En fait, me confie l’acteur, ce texte écrit en 2007 est parfaitement criant d’actualité. Martin Giguère est un véritable visionnaire. » On y retrouvera avec plaisir les cinq histrions, qui tentent de présenter le grand classique du théâtre élisabéthain (théâtre qui a donné naissance aux clowns, justement), mais qui se butent à la Brigade Anti-culture malgré les centaines de demandes de subvention envoyées. C’est finalement grâce à un mystérieux mécène chinois qu’ils pourront entreprendre la production de la pièce. Mais évidemment, on se doute qu’ils n’en seront pas pour autant au bout de leurs peines.

Les heures ont filé. Je ne les ai pas vues passer, emportée dans une conversation passionnante avec cet être de sensibilité qu’est Patrice Leblanc. Un homme à la fois en colère contre l’injustice des hommes et émerveillé par ce qu’ils sont capables de faire de sublime. Un créateur pour qui la vie n’est pas possible sans l’art. Un comédien dans la chair et l’âme qui sait bien, comme le disait Shakespeare, que « le monde entier est un théâtre. »

J’ai hâte à vendredi soir.

 

Pour plus d’informations ou pour réserver les billets: (418) 698-3000 # 6561

Pour mieux connaître la troupe: www.fauxcoffre.ca

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