90 heures de résistance

Je ne sais pas par où commencer.  Comment rendre compte de ce voyage qui, comme à chaque fois que j’ai visité cet endroit, m’a transformée encore un peu. Voyage initiatique. Voyage au cœur d’une résistance qui se tricote à travers les comptines des mères, les histoires des pères et les jeux des enfants. Voyage au cœur d’une mémoire qui cherche ses traces à travers celles des orignaux égarés dans les coupes à blanc. Sur le chemin du retour, au son du superbe Chasing Lydie de Marie-Jo Thério, je songeais à ces routes à rebours qu’il nous faut parcourir, parfois, pour revenir à soi.

Par le début? Ce serait trop long. Sachez seulement que depuis longtemps je voulais retourner rendre visite à une amie très chère à Opitciwan, communauté Atikamekw sise au bord du réservoir Gouin, un peu au nord du 48e parallèle. L’occasion s’est présentée dernièrement et j’ai pu, durant quatre jours, accompagner mon amie et sa famille à la chasse. J’étais, semble-t-il, la première personne non autochtone à venir vivre avec eux dans le bois, sur le territoire du clan de l’aïeul Zacharie. Je suis partie de Chicoutimi le matin du 9 octobre. Tous les personnages et anecdotes mentionnés dans ce récit sont vrais, mais j’ai donné aux gens des prénoms fictifs, par égard pour leur intimité qu’ils m’ont si généreusement permis de partager.

Jour 1

À l’hôpital de Roberval, une vieille dame très malade me tend la main. C’est Mariette.  On s’est rencontrées une fois, chez elle, en 2009. On a plaisanté ensemble cette-fois-là, avec son mari Zacharie, par le truchement de leur petite-fille, mon amie Sarah. Elle ne se souvient pas de moi. Quand elle m’a vue entrer dans la chambre en compagnie de son petit-fils Adam, qui venait prendre la relève à son chevet, elle a demandé qui j’étais.  Sarah kwemes.  Une amie de Sarah. Je suis en retrait, sur le bord de la porte, tandis que sa fille Geneviève fait ses recommandations à Adam. Elle caresse les mains de sa mère, rigole doucement avec elle. Je sens Adam ému devant sa grand-mère, qui a porté des charges énormes sur les chemins des territoires, et qui est là maintenant, toute frêle dans sa jaquette d’hôpital, son traditionnel béret vissé sur la tête pour cacher qu’elle perd ses longs cheveux à cause de la chimiothérapie. Puis on se dit au revoir. Il faut partir. Geneviève et Adam sortent de la chambre tandis que je ne sais quoi m’y retient une seconde de plus. C’est là qu’elle me fait signe d’approcher.

Je ne sais pas quoi dire. Les quelques mots d’atikamekw que je baragouine ne serviraient à rien. Je prends la main qu’elle me tend. Elle garde la mienne longtemps en me regardant dans les yeux, très fort. On se parle comme ça, du regard. Puis des petites rides de sourire se forment aux coins des prunelles noires tandis qu’elle serre brièvement mes doigts en hochant la tête. Son gendre Martin, le mari de Geneviève, me dira : « C’est un signe d’appréciation, ça. » Moi, en la quittant pour aller rejoindre les autres qui m’attendent à l’ascenseur, je suis submergée par une bouffée d’émotion qui me noie les yeux. Je comptais sur Mariette pour agir comme informatrice privilégiée dans l’écriture de mon prochain roman, dont j’entreprends le chantier ces temps-ci. Ce ne sera pas possible. Mariette est en train de mourir. C’est elle qui a fait, il y a quelques années, les mocassins en cuir d’orignal que je porte encore.

Je pars avec Geneviève après qu’elle ait mangé un morceau au foyer Hortense, où elle a dormi durant son séjour à Roberval. Il y en a trois ou quatre comme ça, où peuvent loger les résidents d’Opitciwan qui viennent subir des examens ou des chirurgies d’un jour, passer tout leur dernier mois de grossesse ou encore, comme Geneviève, accompagner un proche hospitalisé. Pas le choix quand tu habites à quatre heures du médecin.

Geneviève va me guider jusqu’à son village, jusque chez sa fille, et ça me soulage parce que j’aurais eu un peu peur de me perdre dans le dédale de chemins forestiers qui veinent la taïga entre le Lac-Saint-Jean et l’Abitibi… J’ai déjà fait le parcours, mais pas au volant, et je ne me souviens plus trop de la direction à partir de La Doré. Ma passagère a mon âge mais paraît plus vieille. Elle est fatiguée. Elle n’a pas eu beaucoup de repos entre le second accouchement de sa plus jeune fille (Louisa, 17 ans) et la maladie de sa mère, qui l’oblige à s’occuper aussi de son père qui ne fait rien dans la maison. La vie des femmes est dure dans son monde.

À Saint-Félicien, nous prenons la direction de Chibougameau et nous faisons 88 kilomètres jusqu’à l’embranchement qui nous fait entrer dans le bois. Nous roulons sur la route de terre, la longue route de 165 km avec les gros camions de pitounes, qui mène à Opitciwan. Nous faisons des pointes à 70, 80, 90 kmh. Nous parlons de toutes sortes de choses, de nos enfants, de nos parents, de nos hommes, à cœur ouvert, une conversation entrecoupée de très longs silences absolument confortables. La lumière est belle, nous ne cessons de nous rappeler la beauté du paysage. Lorsqu’un camion se pointe, on se tasse sur la droite, on ralentit en attendant que le nuage de poussière se dissipe, puis on continue.

J’ai laissé Geneviève chez elle et j’ai roulé toute seule dans Opitciwan pour me rendre chez Sarah. Dans la fin d’après-midi, le village désert — tout le monde est à la chasse — appartient aux chiens et aux détritus ballotés par le vent. Les petits bungalows magannés s’alignent le long des rues sales, je contourne le cimetière qui trône en plein milieu du village avec ses croix de bois fatiguées, décorées de fleurs de plastique, le magasin général aux prix prohibitifs et aux denrées périmées, l’école Mikisiw (aigle). Mon amie m’attend devant la fenêtre, saute, me fait de grands signes. Les voisins regardent la voiture inconnue qui contourne une chienne décharnée, aux mamelles pendantes, pour se garer près de la maison au bout de la rue.

Très émues, nous nous embrassons. Enfin. Depuis le temps. Elle m’offre du foie d’orignal et des patates pilées que je déguste sur le coin de la table, tandis que ses trois fillettes (Danya, 6 ans moins une semaine, Atiana, 3 ans et Mia-Jane, 20 mois) m’étudient. Son amoureux François se prépare pour aller se promener dans le bois.

Le soir venu, les trois petites filles apprivoisées me font visiter la maison en se chamaillant d’excitation puis, avec leurs robes de pow wow garnies de clochettes, dansent pour moi. Je souris, touchée. Je n’ose pas prendre de photo.

Plus tard encore, une Danya de presque six ans, blottie contre moi à moité endormie, me demande si on va pouvoir dormir ensemble. Mamo.

suite dans un prochain billet

 

Commentaires

commentaires

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13 thoughts on “90 heures de résistance

  1. Rebecca Catini

    Vous me faites penser à Gabrièle Roy. C’est superbement simple et touchant.
    Merci. J’attends la suite.
    Rebecca Catini

  2. Je suis bien d’accord avec Rebecca. Je voulais juste de le dire moi-même. Tes mots sont remplis de ta vie, de tes émotions et tu sais tellement bien nous les communiquer. Tu rejoins de plus en plus cet autre écrivain, Jean Désy, médecin-poète, amoureux du Nord, sans Plan d’exploitation, autre que le faire connaître par votre poésie.

  3. Marie Christine Bernard

    Merci pour vos bons mots, Rébecca et Gilbert. Gabrielle et Jean, wow. 🙂 J’aime d’amour ce nord et ces gens qui le vivent.

  4. Guy Ducharme

    Allo ! Marie Christine .. j’ai virailler dans ce coin la(plantation)

    J’attend la suite avec impatience ! a+

  5. jean duchesneau

    J ai hate de lire la suite ,tres bon !

  6. Louise Gendreau

    Merci de ce beau récit, respectueux et habilement écrit.
    J’ai bien hâte de lire la suite.
    Louise

  7. Hamel Francine

    Je côtoie régulièrement les gens de cette communauté dans le cadre de mon travail. Ton récit représente vraiment leur mode de vie. Ils ont une culture et des valeurs desquelles nous devrions nous inspiré plus souvent. J’ai hâte de lire le prochain billet…

    1. Marie Christine Bernard

      Merci. Partagez si vous aimez. Les gens connaîtrons ainsi un peu mieux ce beau peuple.

  8. Béatrice Porco

    J’ai vécu un an à Opitciwan et depuis je ne pense qu’à y retourner. C’est prenant, indéfinissable. Comme si les fantômes (dont me parlaient les enfants) qui hantaient ma maison là-bas avaient décidé de me hanter à jamais… Comme si quelque chose ne faisait que commencer…

    1. Marie-Christine

      Les enfants d’Opitciwan… Oui, ils ne nous quittent plus jamais le coeur.

  9. […] À lire aussi: 90 heures de résistance. […]

  10. Denise Sorge

    Je me ferme les yeux et je marche dans tes chaussures…c’est comme çà qu’un auteur me séduit…seul changement tes chaussures m’ont conduite à Wemotaci car une de mes filles y a enseigné…tu as la plume d’Aigle…celle qui livre ce que les yeux ne peuvent voir mais que le coeur raconte!

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