90 heures de résistance (3)

Voyage au cœur d’une résistance qui se tricote à travers les comptines des mères, les histoires des pères et les jeux des enfants. Voyage au cœur d’une mémoire qui cherche ses traces à travers celles des orignaux égarés dans les coupes à blanc. 

Jour 3

 Au réveil, la neige. Il y aura des traces, nous pourrons plus facilement trouver où mettre les collets. Le matin toute l’histoire de la nuit est écrite dans la neige. Nous n’irons pas chasser la perdrix cependant, les  hommes sont partis avec tous les fusils…

Le campe est plein de chaleur humaine. Les enfants sont turbulents, on va les envoyer jouer dehors tout à l’heure.

Les mononcles viennent voir. On boit du thé. On jase. Je suis à la table avec mon carnet dans lequel je note mes impressions. « Comme ça, tu écris un livre sur nous autres ? me demandent-ils. »

— Avec vous autres. Avec vous autres dedans, mais pas vous autres comme tels.

Je leur explique que je vais faire un roman, et pour cela me servir de mon expérience pour nourrir mes personnages, et non les mettre, eux, comme ils sont, dans un livre. Je leur décris la réalité comme un grand foulard tricoté et la fiction comme un autre foulard qu’on tricoterait avec la laine du premier, mais sur un autre patron. Moues perplexes. Ils rient.

Le père de mon amie s’en va bientôt voir Rush pour la douzième fois. Il me raconte, des étoiles dans les yeux, qu’une fois il est allé deux soirs de suite. Il est excité comme un enfant. Cette fois il emmène sa grande fille Caroline avec lui. Ils ont hâte à ce voyage qu’ils préparent depuis longtemps. La prochaine fois il emmènera Louisa, sa plus jeune. « Rush, c’est tout le temps bon », sourit-il.

À la fin de l’avant-midi, revenus de leur quête d’orignal,  deux hommes partent en canot relever les pièges à castor de l’autre côté du lac. Martin est dehors. Les femmes font un peu de ménage, les petites filles jouent. Les bébés dorment dans des hamacs faits de deux cordes auxquelles on enroule un drap. Les capteurs de rêves veillent sur eux, offrant dans ce dénuement une image de parfaite plénitude. Nous sommes onze dans ce chalet de trois pièces et personne ne se marche dessus.

Nous mangeons du macaroni à l’orignal fumé pour dîner. Il va falloir que quelqu’un rapporte de la viande, sinon on va en manquer avant la fin du séjour. Les hommes reviennent bredouilles de l’autre côté du lac. Il fait froid sur le lac, dit François. Il faut ramer fort quand le vent se lève. Ils sont affamés : le macaroni ne suffira pas. Un rein d’orignal fait son apparition. On dirait un gros fœtus rose, aux dires de Sarah, dont c’est le mets de prédilection. Geneviève le prépare, enlève la membrane qui le recouvre, le coupe en tranches. Il sera cuit à la poêle et servi avec… des patates. Même si je n’ai plus faim je goûte : «Goûte, c’est un ordre ! m’intime en riant Geneviève. » Je ne me fais pas prier, toujours curieuse de nouvelles découvertes. Et c’est absolument délicieux ! Aucun arrière-goût d’urine comme je l’appréhendais, mais une saveur très fine qui s’apparente à celle du foie de veau de lait, et une texture crèmeuse qui me fait oublier que j’ai bien mangé tout à l’heure : je dévore.

Enfin je pars avec Geneviève et les deux petites de trois et quatre ans pour aller aux collets. Elle m’emmène dans la « trail » qu’elle fait depuis des années et que sa mère a marchée avant elle. On fait un petit vingt minutes à travers (encore) des coupes à blanc, on s’arrête. « C’est ici, dit Geneviève. » Ici ? Où ça ici ? Je ne vois aucun chemin, rien qui ressemble à un sentier dans le bois. Elle rit. « Tu vas voir, suis-moi. »  Elle casse, en marchant, des petites branches qui ont poussé dans le « chemin » (que je ne vois toujours pas). Nous aidons chacune une petite fille à enjamber les troncs couchés, pour avancer à travers une espèce de brousse faite d’aulnes et de petits bouleaux. Puis, tout d’un coup, la forêt, la vraie, avec des arbres aux circonférences vénérables, se dresse devant nous. Nous y entrons. J’ai l’impression de franchir un portail temporel tellement la lumière et l’air sont différents ici. Là, un vieux bouleau a manifestement offert son écorce, il y a très longtemps, pour faire un canot. Geneviève me montre le sol. Et je vois enfin se dessiner dans la mousse épaisse, d’un vert très vif, une légère dénivellation qui serpente à travers les arbres. Avec un geste englobant tout l’alentour, mon guide m’explique qu’elle fait d’habitude un grand tour, mais que ce sera trop long pour moi, alors on va faire « la petite run ». Je suis dans un univers totalement étranger, moi qui pourtant ai tant fréquenté les bois. Ici le silence est chez lui, on parle naturellement à voix basse. Les petites ont envie de pipi, j’avais par chance des kleenex dans mes poches…  On marche de manière à suivre un parcours en boucle qui nous conduit, à tous les tant de mètres, à un collet. Le piège est simple, tout le monde sait ce que c’est. On a remplacé les racines d’épinettes par de la broche, mais la technique n’a pas changé depuis des millénaires. Geneviève répare ceux qui sont brisés, remet en fonction les anneaux de métal qu’elle avait relevés la dernière fois, pour ne pas qu’un animal s’y prenne pour rien. Je vois cette petite femme casser à mains nues une jeune épinette pour remplacer un bâton brisé. « Ça aurait mieux été avec ma hache, explique-t-elle, mais je l’ai oubliée. » Sur le parcours un piège à martres, désaffecté, ressemble à une petite cabane en branches ; lorsqu’il est en fonction, le piège est très ingénieux : un appât est déposé dans la « cabane » et déclenche un seau qui tombe sur l’animal. Si j’ai bien compris, peu familière que je suis avec cet univers-là. Une fois tous les pièges bien en place, nous repartons. Les enfants ont observé attentivement leur grand-mère, ainsi qu’elle l’a fait avec la sienne en son temps. C’est comme ça qu’on apprend à faire les choses, ici.

En revenant, on voit encore des traces d’orignal, tandis que les voix du CB nous informent de qui est où, qui a vu quoi. Ça rit, ça se taquine. Nous retraversons la coupe à blanc. Je me dis : « Je suis avec la Résistance. »

Une résistance qui se fait dans le bois, à coups de rires d’enfants et de pose de collets. Une résistance qui coupe des bûches, chasse, cuisine et lave la vaisselle. Une résistance qui chante dans une langue dont on a tout fait pour qu’elle disparaisse. Une résistance qui fait danser ses enfants sur une comptine qu’on croyait oubliée. Aaaaaah ! Nim[i] tcitciw, ah ! nim[i] tcitciw, ah ! nim[i] tcitciw… « Aaaah ! Je danse, ah ! je danse, ah ! je danse… » Elle me trottera longtemps dans la tête, cette comptine, avec l’image des petits qui se dandinent devant leur kokom rieuse.

Pour souper, il y aura de la soupe de farine (un bouillon de viande épaissi à la farine avec des bouts de bannique dedans), de la viande fumée, du filet d’orignal, de la bannique et des patates pilées. J’ai bien observé Geneviève et je compte améliorer ma propre bannique à mon retour chez moi. Cette fois c’est moi qui ferai la vaisselle. TOUTE la vaisselle, vite vite avant qu’il fasse noir. Nous n’avons ni eau courante ni électricité. L’eau sera chauffée sur le poêle Coleman. En trempant les assiettes dans le chaudron plein d’eau fumante et savonneuse, je songe encore à cette idée de résistance, une résistance tranquille qui n’est pas organisée, qui  aime ses enfants, qui boit du thé sur la galerie du chalet.

Depuis avant-hier les larmes me sont montées aux yeux souvent. Quel privilège que d’être là, dans l’intimité de cette famille, si bien accueillie, prise telle que je suis, sans attente, juste avec une bienveillante curiosité. Ça me reprend, à la lueur de la lampe au naphta, quand Martin me tient les mains et les guide pour me montrer comment réussir un casse-tête en broche à collets, où il s’agit de faire sortir un cœur d’un entrelacs d’anneaux. Il m’encourage à le réussir toute seule, plein de cette délicatesse d’homme tendre. Il câline ses petits-enfants, les embrasse, taquine sa femme et ses filles, considère avec amour son grand fils, chasseur émérite, qui arrive avec sa compagne. L’amour, c’est lui qui règne en maître ici. Je joue au bilboquet aussi, provoquant les rires par ma maladresse à enfiler les anneaux d’écorce rigide sur la baguette de bouleau à laquelle ils sont attachés par une courroie en cuir d’orignal. C’est le grand-père Zacharie qui l’a fabriqué, pareil à celui, sans doute, que son propre grand-père a fabriqué pour lui autrefois, quand tout le monde vivait dans le bois pour de vrai.

Cette nuit ce sont les deux grandes filles, Danya et Mikona, qui dormiront avec leurs grands-parents dans la tente carrée. Geneviève va s’installer avec elles tandis que Sarah endort son bébé.

Les hommes partis pour la chasse de nuit. Nous fumons sur la galerie Caroline et moi, silencieuses. La forêt se berce dans la brise du soir. L’air est piquant. Nous écoutons le grand silence du bois qui a tant de contes à dire. Tout à coup,  un « TOC » sec, répercuté par l’écho, nous alerte. Nous tendons l’oreille. Encore : « TOC ! ». Et un peu plus tard, encore : «  TOC ! » C’est un buck en rut qui cogne ses bois sur les arbres. Nous restons là, figées, retenant nos souffles. Geneviève vient nous rejoindre, le bruit lui fait peur, elle ne veut plus dormir seule dans la tente carrée, il faut transférer les filles dans le chalet. Caroline et moi en prenons chacune une dans nos bras. Elles sont lourdes dans le sommeil, le souffle nous manque presque. Quand les hommes reviendront ils les ramèneront dans la tente. Elles ne se seront même pas réveillées.

Lorsque le grand frère revient de sa chasse, Caroline le hèle tout bas et lui explique ce que nous avons entendu. Il sort une petite corne d’écorce et call le buck. Un long et fin gémissement que l’on devine plein de promesses. Je pense à la chanson de Richard Desjardins : « T’aurais-tu ça une belle quenouille ? » Après un moment de silence, on entend : « Ohrh. » C’est la bête lumineuse qui répond. Le dialogue s’installe entre la fausse femelle et le vrai mâle, dont on devine qu’il se rapproche. Le grand frère nous explique qu’il ne viendra pas jusqu’ici cependant, parce qu’il entend nos chuchotements avec ses grandes oreilles en cornet et sent l’odeur du poêle à bois avec son gros museau.

Nous demeurons toutes deux immobiles dans l’escalier de la galerie, après le départ de Geneviève et de son fils, captivées par le radio-roman des amours orignales, chuchotant des confidences de femmes, les mêmes d’une culture à l’autre. C’est une de ces nuits où l’on pourrait se croire revenu au temps d’avant, au temps d’il y a bien longtemps, alors que les animaux parlaient encore aux hommes. Nous nous résignons à rentrer après un long moment, finalement, et seulement parce que les cuisses nous tremblent de froid.

Sous la couette en duvet d’outarde, une merveille fabriquée par Geneviève, je vais rester éveillée longtemps, écoutant apokcic s’affairer sur le comptoir, méditant sur cette résistance sans maquis et sans armes. Ce qu’on appelle vivre.

 

suite dans un prochain billet

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

3 thoughts on “90 heures de résistance (3)

  1. C’est tellement beau ! Tu me fais pleurer, ma belle. Merci de si bien dire les choses essentielles.

    1. Marie Christine Bernard

      xxx

Laisser un commentaire