90 heures de résistance (fin)

Un voyage au cœur d’une résistance qui se tricote à travers les comptines des mères, les histoires des pères et les jeux des enfants. Un voyage au cœur d’une mémoire qui cherche ses traces à travers celles des orignaux égarés dans les coupes à blanc.

Jour 4

Autrefois, les Atikamekw faisaient commerce avec les Pekuakamilnuatsh (ceux qu’on nomme les Montagnais de Pointe-Bleue) à l’est, les Anishnabekw (ceux qu’on nomme les Algonquins) à l’ouest, les Wabanakis (ceux qu’on nomme Abénakis) au sud. Et, au nord, ils frayaient avec les Eeyou Istshee, ceux qu’on nomme les Cris. Certains historiens pensent que la langue atikamekw est un dialecte cri, d’autres un dialecte algonquin… Une chose est sûre, c’est que ce sont des langues apparentées, un peu comme l’Espagnol et l’Italien peuvent l’être, et que lorsqu’on se retrouvait à la tête d’une rivière pour partager un feu et un peu de viande, on trouvait bien moyen de se comprendre. Pour troquer avec l’Abénaki, qui parlait une langue de la famille iroquoïenne — cette langue n’est plus parlée depuis 1994 —, donc aussi différente de l’atikamekw que le français peut l’être de l’anglais, on utilisait le français, la langue des missionnaires, présents déjà depuis le XVIIe siècle. Le premier, le père Buteux, aurait mis 53 jours pour se rendre de Trois-Rivières à Opitciwan (Kikendache à l’époque). C’est vrai que, monter là à pieds, par le bois, au mois d’avril, en raquettes avec la grosse neige collante, et les cours d’eau qui dégèlent… drôle d’idée…

Enfin. Il m’est arrivé quelques fois de parler avec des aînés qui se souviennent de leur enfance dans ce qu’ils appellent « les territoires ». À ce temps-ci de l’année, durant cette période de redoux qui suit les premiers gels — le fameux été des Indiens —, on paquetait les p’tits et on s’embarquait pour un périple de plusieurs centaines de kilomètres, par groupe de 10 ou 15 individus. Hommes, femmes, enfants, vieux, la famille élargie partageait le poids des bagages. Des charges parfois lourdes de plusieurs dizaines de kilos. Tout le monde portait quelque chose, même les enfants. On remontait en canot les chemins qui marchent, ainsi qu’ils nommaient les rivières, portageant pour sauter les rapides trop fougueux, chassant et pêchant en chemin ce qui serait la nourriture de tous. En quelques semaines, on était rendu à ce qui deviendrait le campement d’hiver. Là on installait les maisons d’écorce et de sapinage et on entreprenait la saison de chasse. L’orignal donnait sa peau pour les vêtements, le tambour et les lanières à mille usages (bien plus que seulement la babiche des raquettes), ses os pour des tas d’outils, ses bois, sa viande. Les femmes chassaient la perdrix au lance-pierre, le lièvre au collet. On trappait le castor pour la fourrure mais aussi pour sa chair délicieuse (je le sais, j’en ai mangé). Quand on ne chassait pas, on fabriquait des objets : contenants de toutes sortes en écorce ornée de délicats dessins, mocassins brodés, raquettes, tikinakan (les fameux porte-bébé) et plein d’autres objets utiles et nécessaires. On fumait aussi la viande et le poisson, provisions pour les jours plus durs. Parce que l’écorce était l’un de leurs principaux matériaux de fabrication, on surnommait naturellement les Atikamekw « le peuple de l’écorce ».  Au printemps on redescendait tranquillement, en raquettes avec des traîneaux, puis en canot, à mesure que les lacs et les rivières se dégageaient de la glace. On se retrouvait ensuite avec les autres groupes pour les grands rassemblements d’été, saison de fêtes, de mariages, d’échanges et de cueillette des petits fruits et des plantes utiles. C’était chaque fois, aller-retour, un voyage de plusieurs centaines de kilomètres.

Pour les gens d’Opitciwan, la destination se trouvait dans ce qu’on considère aujourd’hui comme le territoire cri. Lorsque les Blancs sont arrivés, le peuple de l’écorce bénéficiait des ressources de presque 50 000 km carrés. Ils étaient quelques centaines et, si certains hivers ont pu être plus difficiles que d’autres, tous les aînés à qui j’ai parlé ont eu la même façon de me dire qu’ils n’avaient pas souvenir d’avoir trouvé la vie dure. Oui, on travaillait fort. Oui, il faisait froid, et parfois on a eu faim. Mais on était heureux. Ensemble. Aujourd’hui, ils sont 6000 (quelques centaines autrefois, souvenez-vous) répartis dans trois réserves totalisant moins de 500 km carrés.

Bref, ils remontaient jusqu’aux alentours du lac Waswanipi, près de la Baie-James. Un trajet de 400 km.  La mémoire orale des Indiens est spectaculaire. Les récits transmis de génération en génération racontent encore des anecdotes qui peuvent remonter jusqu’au temps où les Mohawks venaient faire des incursions guerrières, jusqu’au temps où les robes noires ont fait leur apparition, et même avant. J’écoute, fascinée, des jeunes gens me raconter ces histoires comme si elles étaient arrivées, mettons, à leurs propres grands-parents. Des histoires corroborées par des bouquins bien sérieux qu’ils ne liront jamais. Ils se souviennent très bien, donc, de la vie dans les territoires. Ils portent en eux la nostalgie de l’odeur du sapinage à l’heure du coucher, et de la viande boucanant sur un feu de bois spécialement choisi. Pour les Atikamekw, la rupture est encore récente : plusieurs personnes que j’ai rencontrées sont nées dans le bois, y ont passé leur enfance. Ils ont vécu la vie traditionnelle jusqu’au milieu des années cinquante. Jusqu’à ce que les hydravions viennent à la fin de l’été se poser sur le réservoir Gouin et en repartent après avoir avalé les enfants pour les conduire au pensionnat, à Amos ou à Roberval, loin, assez loin pour que leurs parents ne puissent pas venir les voir. Assez loin pour qu’on puisse tranquillement les «désindianiser». Cela a duré, pour certaines communautés, jusqu’en 1996. Lisez à nouveau : 1996. Encore : 1996. Dans les yeux de bien des gens, on peut voir la plaie à l’âme, toujours béante.

Il y a quelques années, des gens des trois communautés atikamekw (Manouane, Wemotaci et Opitciwan) se sont organisés avec du monde de Waswanipi pour faire une espèce de marche spirituelle, un genre de chemin de Compostelle à eux, au cours duquel ils relieraient, en plein hiver et en raquettes, Waswanipi et Opitciwan. Chaque année depuis, une trentaine de personnes s’embarquent, pour toutes sortes de raisons, dans ce périple de 400 kilomètres. Fin février, habillés comme des oignons, les marcheurs partent de Waswanipi, tirant traîneaux et portant bagages, pour une aventure de deux semaines. Ils laisseront en chemin des croûtes de vieilles blessures, des lambeaux de colère, des débris de haine, des plumes de chagrin. C’est un chemin difficile, chargé de sens, qui laisse chacun plus léger, plus en paix. Pour certains il s’agit d’un véritable chemin de guérison. Pour d’autres, l’apaisement aura besoin d’un peu plus. Mais pour tous, c’est une occasion de se dépasser et de nouer des liens avec des gens des autres communautés, tant Crie qu’Atikamekw. Un voyage initiatique comme on en fait peu. Lorsqu’ils arrivent à Opitciwan, à la mi-mars, ils sont épuisés, en larmes, remplis d’émotions mélangées (joie-fierté-soulagement-douleur…). Les leurs les  attendent, il y a des tambours, des chants, des cris de joie, d’autres larmes, des étreintes. Cet indescriptible moment, vous pouvez en avoir un aperçu ici : http://www.youtube.com/watch?v=SAnax_nCV5g. Regardez, ça vaut la peine.

L’hiver dernier, mon amie Sarah a décidé de faire le chemin, meskanaw, avec son grand frère. Ils se sont entraînés doucement, faisant de longues balades en raquettes, gravissant à l’occasion le mont Tcikitnaw, dont j’ai parlé plus tôt. Ils ont beaucoup discuté de ce qui s’en venait, de cette épreuve qu’ils choisissaient de traverser comme une trentaine d’autres personnes, pour trouver quelque chose d’eux-mêmes qu’ils avaient perdu en cours de vie. Je ne m’étendrai pas sur le vécu de mon amie. Il lui appartient. Mais je sais que, quelque vingt ans qu’elle ait de moins que moi, son parcours à elle est celui d’une combattante de mille guerres, d’une survivante de mille morts, de mille deuils. Ce matin-là, le matin du dernier jour sur la galerie du chalet, c’est une femme sereine, en paix, qui me parle de son chemin. Le froid, la fatigue, la peur de ne pas tenir jusqu’au bout. Les encouragements du grand frère fier de sa sœur. Les liens très forts noués avec les autres femmes. L’impossibilité de se laver vraiment, de faire ses besoins autrement qu’à moitié cachée, les fesses gelées. La faim aussi. À ma question sur l’inconfort de ne pouvoir se laver correctement durant deux semaines, elle me répond après quelques secondes de réflexion qu’au fond, tout ce pourquoi elle marchait, la souffrance, tout ça, s’est en allé par sa sueur. Que porter cette sueur c’était prendre conscience de ce qui la quittait de douleur. Elle me raconte que son père lui a dit, avant le départ : « Quand ce sera trop difficile, pense à un but que tu veux atteindre, pense au résultat. » Alors, le premier soir, lorsqu’est venu le temps de monter une tente de toile avec des billots d’épinettes, épuisés par plus d’une dizaine de kilométres de marche en raquettes sur un lac venteux, elle et son frère, qui ne l’avaient jamais fait, se sont rappelés du conseil de leur père. Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire. Une étape à la fois. Ils ont monté la tente et s’y sont cordés sur le sapinage, avec un tas d’autres personnes, pour y dormir comme des bienheureux, malgré les courbatures. Quand Sarah est arrivée à Opitciwan, sa belle grande fille de 5 ans l’attendait avec sa kokom Geneviève, et tout le reste de la famille. Et des gens des trois communautés et de Waswanipi aussi. Les femmes étaient en jupe par-dessus les pantalons d’hiver, comme pour tous les moments sacrés, pour que Manito puisse bien distinguer les femmes des hommes, et plusieurs d’entre elles portaient le bérêt noir traditionnel. Précédés par le porteur du bâton de chaman orné des plumes d’aigle de la sagesse, ils ont fait leur entrée dans la foule, sous les cris, les rires, les pleurs. « J’ai tellement pleuré, me confie Sarah. J’étais tellement heureuse de retrouver ma grande fille. » Dans les traces de ses raquettes sur la neige, dans ses 400 kilomètres de traces, elle a laissé tant de douleur. Et, marchant dans les traces invisibles de ses ancêtres, elle a recueilli tant de paix. Nous nous regardons longuement dans les yeux, les mains dans les mains. Que j’aime cette femme. Sage et forte Sarah, tu ne sais pas à quel point je chéris notre rencontre.

C’est le dernier jour, je l’ai dit. Je dois repartir cet après-midi, seule. Si la route m’effraie moins — je n’ai plus peur de me perdre —, elle demeure hasardeuse et je veux rentrer avant la noirceur. On retourne aux collets avec Geneviève et, cette fois, ce sont les deux grandes filles de 5 et 6 ans qui nous accompagnent. Y aura-t-il des prises ? En chemin, nous voyons plein de perdrix. Geneviève peste parce qu’elle ne trouve plus son fusil. Habitués, mes yeux reconnaissent tout de suite le petit sentier caché. Comme on est bien dans cette forêt ancienne. Les filles gambadent, des vraies gazelles, et moi, mal assurée à travers les bûches, je m’enfarge et je m’écorche une main et un tibia. Mais je n’ai pas le temps de trop m’affliger sur mes bobos, car il y a un wapoc dans un des collets, un seul, un jeune à l’air serein avec ses yeux ouverts et tendres, une jolie bête rousse qui n’aura pas eu le temps de prendre sa couleur d’hiver.  Au retour, le lièvre deviendra objet d’apprentissage et se promènera dans les mains des enfants qui, le caressant, tous en bedaine dans le campe surchauffé, répondront aux questions de Caroline : « Qu’est-ce que c’est ? (Kekwan ?) Un lièvre (wapoc). Où vit le lièvre ? Dans la forêt (notcimik). » Tous les enfants manipulent la bête morte avec une grande tendresse. Personne ne dit : « Ouache c’est mort, lâche-ça c’est sale. » La mort existe, elle est reconnue, elle n’effraie pas. Quand tout le monde aura bien examiné et caressé l’animal, il sera déposé sur la galerie, au frais, en attendant d’être arrangé et mangé. Sa  peau deviendra un vêtement d’enfant ou ira rejoindre d’autres peaux pour faire un manteau ou une couverture. Ses pattes deviendront porte-bonheur, comme celle qui orne le porte-clé en cuir d’orignal perlé que m’a offert une jeune fille, une fois.

Martin m’annonce qu’il s’en va gratter sa peau d’orignal. « Si tu veux prendre des photos ou filmer, me dit-il, gêne-toi pas. » Je ne me gênerai qu’un peu. Avec un grand couteau il enlève les restes de viande et de gras qui adhèrent encore au cuir. Les petites tournent autour, il les met en garde contre le grand couteau tout en leur expliquant ce qu’il fait. Il travaille tranquillement, méthodiquement. Il ne doit rien rester sur la grande peau qu’il va ensuite tendre pour qu’elle sèche, puis il grattera les poils avec l’outil fabriqué à cette fin dans l’humérus du même animal, et dont j’ai parlé au début de cette série de textes. La peau sera tannée par boucanage, sur un feu de bois pourri séché. Je prends des photos. Il me raconte toutes sortes d’histoires. Il me dit que son père à lui avait de la misère avec le français. Il criait aux gars de chantier, en faisant de grands signes de venir à lui : « Allez-vous en, allez-vous en ! » Martin rit. Moi aussi.

Il faut partir. Nous pleurons. Tous. Martin me serre dans ses bras et me dit : « Toé, tu reviens quand tu veux. » Geneviève et Caroline m’étreignent longuement. J’embrasse ma princesse Danya qui boude. C’est dur les adieux pour les enfants.

Je referai la longue route de terre, sans incident, sans même un camion, en écoutant en boucle Chasing Lydie de Marie-Jo Thério, ce merveilleux récit d’un voyage à rebours de soi. Je me régalerai de la lumière jaune de l’automne, saluerai au passage une buse à queue rousse et une perdrix. Je ferai des pointes à 80, 90, 100 km/h. Je reviendrai chez moi riche d’un des plus beaux voyages de ma vie.

 

Post Scriptum

Kokom Mariette est décédée la nuit dernière. Hier, j’ai passé une partie de l’après-midi à son chevet avec sa famille. La chambre était remplie d’amour. Les gens défilaient, nombreux, pour venir saluer l’aïeule. Six enfants, dix-septs petits-enfants et cinquante-trois arrière-petits-enfants, plus les amis et la famille élargie, ça fait du monde. Monsieur Zacharie m’a serré la main avec un bon regard chaleureux. Personne n’a semblé, une seule fois, réprouver ma présence là, à ce moment si grave.  Une version country, en français, de Amazing Grace jouait en boucle dans un petit lecteur. On a dit un chapelet en atikamekw. La vieille dame dormait, un rosaire dans une main et une image de Kateri Tekakwitha posée à côté d’elle sur l’oreiller. Kateri, une Mohawk, fille des ennemis séculaires. Mais rendu là, on fait des compromis.

« Comment dit-on « Bon voyage » ? » ai-je demandé à Sarah. Elle m’a regardée, un peu interdite, puis m’a répondu : « On dit pas ça, nous autres. » N’empêche. Quand j’ai quitté la chambre, j’ai posé ma main sur les doigts tièdes et paisibles, et j’ai dit les mots que je connais pour quand on s’en va, juste pour elle.

Matcaci kokom.

 

Commentaires

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5 thoughts on “90 heures de résistance (fin)

  1. Sammie

    Merci beaucoup marie-christine de ses beaux récits tellement vraie et que je trouve pur!!! MErci à toi de tes partages!!!

    1. Marie Christine Bernard

      La vérité de ces récits n’aurait pas été possible dans la générosité de ceux qui m’ont partagé leur vérité à eux. xxx

  2. Oh, j’ai trouvé cela très émouvant. Je me suis rappelée certains souvenirs d’enfance avec mon grand-père et mon père. Quand on allait vérifier les collets. Quand je ramenais les lièvres parce que je voulais le faire (c’était tellement doux), mais que c’était lourd après quelques pas! 😉

    Ça m’a rappelé Elle et nous de Michel Jean. Un récit qui m’avait aussi beaucoup touché. Parce que « l’Indien, on l’a en nous », non. En tout cas, moi, c’est mon sentiment.

    1. Marie Christine Bernard

      Oui, j’ai lu le récit de Michel et en effet, j’avais l’impression de vivre des choses qu’il y raconte. Merci pour les bons mots.

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