La marque des esclaves

Pour quiconque habite Saguenay et même la région, Diogène, c’est désormais le clown noir qu’habite le très talentueux Martin Giguère, écrivain. Mais il y en a eu un autre, dans un passé pas si lointain : celui qui écrivait dans les pages du défunt magazine culturel Lubie. C’est ce Diogène-là qui ici reprend du service, et pour bien marquer la différence, dans la même référence au philosophe clochard grec, il signera, selon l’usage antique : Diogène l’Ancien, le clown noir devenant, par le fait même, Diogène le Jeune.

 


 

 

« Le platine lui grave d’un cercle froid

La marque des esclaves à chaque doigt »

Serge Gainsbourg, Initials B.B.

 

 

 

Dans l’antiquité, la première chose que perdait un homme lorsqu’il devenait esclave, à cause d’un revers de fortune ou parce que son peuple avait été vaincu, c’était son nom. Il prenait le nom que voulait bien lui donner son maître. Ma belle-mère ne s’y trompait pas qui exprimait toujours son impérieuse éthique personnelle et familiale en disant qu’elle agissait de telle ou telle façon pour « ne pas perdre notre nom ».

Certaines carpettes qui nous gouvernent seraient prêtes à tout pour se faire financer, la commission Charbonneau nous le prouve tous les jours. Qu’il s’agisse de subsides pour leur ville, leur parti ou eux-mêmes ne change pas grand chose à l’affaire, sauf d’un point de vue légal. Corruption ou non, leur nom, il y a longtemps que nombre de nos élus l’ont perdu. Mais s’empresser de le vendre, ça, ils l’ont découvert plutôt récemment. En franchissant allègrement la très fine frontière qui sépare le compromis de la compromission.

Le financement a une ville

Nous qui avons la chance insigne d’habiter, comme chacun sait, dans la ville la mieux gérée de tout le Québec, et en tout cas la plus bénie, sinon des dieux, du moins de Dieu, l’unique, celui des catholiques, bien sûr, nous devrions, semble-t-il, nous réjouir que la Banque Nationale ait acheté le nom de notre Auditorium Dufour, moyennant quelques espèces sonnantes et trébuchantes. Dame, cela ne baisse-t-il pas la facture de la remise à niveau du lieu ? Et dans le domaine des équipements culturels, moins la facture sera élevée plus le bon peuple sera content, on le sait. Il serait même sans doute ravi s’il n’y en avait pas du tout, d’équipement culturel, défrayé « avec ses taxes, hostie ! » Car, on le sait, seul le bon peuple, amateur de radios poubelles et de médias idem, paie des taxes. Les autres, tous les autres, ne font que lui gruger le portefeuille.

Or donc, notre bien aimée ville a vendu le nom de l’Auditorium ci-devant Dufour à une institution financière qui a pignon sur notre rue Racine, laquelle, on le sait, n’a rien à voir, quant au nom, avec le dramaturge français du XVIIe siècle. Car nous sommes loin du théâtre avec ce changement de nom, même si le responsable prouve qu’il est bien l’avocat patenté que dit son titre en faisant dévier la question sur le terme « auditorium », que personne, cela dit, ne regrettera. Mais, tant qu’à donner dans la délatinisation, pourquoi ne pas abandonner « arena » et même « colisée » ? Les responsables du « Colisée Pepsi » auraient pu y penser. Le Centre Bell, quant à lui, aurait pu lui aussi, avec un tel patinage rhétorique, se faire passer pour un noble abandon du latin du Forum, histoire de dévier la question, comme le fait l’avocat susmentionné. Heureusement que l’adresse symphonique, quant à elle, fait oublier le ridicule de son nom en ne s’appelant pas, par exemple, « L’Adresse Rôtisseries Saint-Hubert », ce qui, au moins, aurait flatté la fibre économique québécoise !

Mais il y a plus fort encore. Le monstre de culture qu’est notre pieux monarque a, semble-t-il, décidé que cet auditorium ou théâtre, quel que soit son non, serait « une nouvelle salle » et non une salle rénovée. C’est du moins ce que l’avocat patenté va répétant sur toutes les tribunes. On avait cru jusque-là comprendre qu’au contraire, il ne s’agissait surtout pas de construire une nouvelle taxe, puisque la chose aurait été bien trop chère nous serinait notre bon maire. Et, si je me souviens bien, il y avait même eu consultation publique à ce sujet.

Oublions l’élégante sophistique du maître susmentionné, qu’il s’agisse d’un théâtre ou d’un auditorium, d’une nouvelle salle ou d’une salle rénovée, l’important, c’est que la banque de la rue du prélat Racine achète le droit d’évacuer d’un trait de plume et d’une signature au bas d’un chèque le nom d’un autre prélat. N’est-ce pas une forme vénielle d’apostasie ?

Au nom du percepteur et du fisc et de l’esprit du siècle

Mais on s’étonne un peu que ces nouveaux noms proclamés sur des fonds qui ne sont guère baptismaux ne touchent, après les temples sportifs et les antres du showbiz, que des lieux en principe consacrés à la culture. À quand, en si bon chemin, l’Université du Québec à Cégertec ? Ou Cégerco ? De toute façon, c’est pareil, et ça n’est pas très loin de Promotion Saguenay. Et puis, n’est-ce pas, n’a-t-on pas vu, il y a quelques années, un professeur de sciences économiques et administratives de ladite université proposer sans rire que l’institution régionale devienne municipale, une première mondiale ? Et pour l’Université Laval, la chose se passerait vraiment sans douleur (et sans coût — important, le coût !) : il suffirait d’ajouter deux lettres pour en faire l’Université Lavalin.

Les beaux esprits incultes qui nous gouvernent feront valoir avec raison que l’affaire n’intéresse pas grand monde. Dans tous les pays occidentaux, alors que les artistes et les gens concernés quémandent un misérable un pour cent des budgets des états, la proportion de la population que la chose intéresse est, à mon sens, encore moindre, ce qui justifie toutes les coupures et toutes les restrictions. À Saguenay, moi qui fréquente à peu près toutes les formes d’art, j’ai l’impression de connaître personnellement toutes les personnes qui en forment le maigre public.

Il reste que, pour ma modeste part, je préfèrerais poser mes vieilles fesses sur un banc de bois — de quêteux, tiens, le nom serait plus approprié en l’occurrence — et ne pas bénéficier d’une acoustique de pointe et d’effets spéciaux high tech, plutôt que d’entrer dans le palais des spectacles de la Banque Nationale, d’autant plus, soit dit entre nous, qu’une banque qui a le front, en 2012, avec tout ce que nous savons désormais de ces nobles institutions, de se dire « nationale » nous prend vraiment pour des imbéciles ou exhibe un sens de l’humour si aiguisé qu’il en devient carrément noir pétrole.

Heureusement, ce peuple qui, malgré sa devise, ne se souvient plus de grand chose, a parfois la mémoire étonnamment persistante : alors que le Canada a adopté le système métrique en 1971 (!), nombreux sont encore ceux qui parlent en livres, verges, onces et tutti quanti, et plus encore ceux qui roulent en miles au gallon.

Gageons donc que longtemps encore nous continuerons à aller à l’Auditorium Dufour et que les beaux dollars, de la Banque dite improprement Nationale, auront été répandus en vain sur les esclaves municipaux qui nous gouvernent.

Pour le plus grand intérêt du citoyen d’abord et de son irrémédiable indifférence culturelle.

Diogène l’Ancien

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