Poésie vivante

Les petits matins chez moi sont synonymes de calme et de douceur. Le temps d’une infusion, je m’installe dans le salon où la lumière se déguise en pieds de vent sur les lattes de bois franc. Les deux chattes entrent dans la pièce à pas feutrés. Elles sont toujours près de moi lorsque je prends un moment pour m’arrêter. La petite se campe sur la bibliothèque devant une des nombreuses fenêtres qui troue l’appartement. Elle suit la course des écureuils sur les fils électriques tandis que les rayons tièdes d’un soleil d’automne chatouillent sa douce toison. La grande, telle une bouillotte réconfortante, se couche sur moi, voluptueuse et royale. Ma main se fait caressante, son ronron s’accorde avec les battements de mon cœur. Entourée de mes deux petites bêtes poilues et tendres, je médite sur la journée à venir. Fréquemment, j’ouvre un recueil de poésie et lis quelques pages au hasard à haute voix.

À haute voix, oui, car c’est ainsi que je l’aime, la poésie. On la couche sur le papier, mais c’est à l’oralité qu’elle se révèle et déploie toute son essence et sa beauté. Pourvu qu’elle soit joliment récitée… À l’école secondaire, je trouvais cette forme littéraire non seulement étrange, mais souvent emmerdante. Même constatation au Cégep : moi qui adorais lire tout et n’importe quoi, je n’arrivais pas à comprendre et à apprécier la poésie. Les profs avaient échoué sur ce coup-là, et pourtant, il aurait suffi qu’ils nous l’enseignent différemment, qu’ils lui donnent du rythme, de l’intonation, du mouvement; bref, qu’ils la rendent vivante. Comme au théâtre. Pourquoi pas?

Dans une soirée de poésie, le conflit entre les générations est frappant. Les vieux poètes prennent le micro et le lutrin le dos droit, les pieds bien ancrés au sol, sans aucune oscillation du corps. Leurs textes, même s’ils sont magnifiques, sont souvent linéaires et ordinaires à l’oreille. Ça manque d’intensité et de saveur, cette mise en lecture monocorde à la limite de l’audible. Mais on est où, là? À l’église? Remarquez, je généralise. J’ai vu Nancy Huston lors du festival littéraire Québec en toutes lettres la semaine dernière, et son spectacle Rena et les monothéismes, où elle déclame quelques extraits de son roman Infrarouge, m’a exaltée. C’était d’ailleurs présenté dans une chapelle… Mais sa prestation était loin d’être assommante. La dame possède l’art du récital et la mise en scène était impeccable.

Mais revenons à nos soirées de poésie. Il y a aussi, au bout du micro, des jeunes loups amoureux des mots. Ils ont grandi à une époque où le spectacle est permanent. Ils ont la prise de parole facile, leur gestuelle et leur ton suivent le cours de leurs émotions. Ils ont confiance en leur talent et n’ont pas peur de se tromper. Ils doivent parler fort pour se démarquer, ils doivent en mettre plein la vue pour se faire aimer. Habitués aux projecteurs, la scène n’est pour eux qu’un terrain de jeux. Leur prose est authentique, crue, vibrante.

La jeunesse a besoin de divertissement. Il faut alors réinventer la poésie, la littérature et la dramaturgie pour rendre le tout captivant, énergique, percutant. Dans cette culture de l’immédiateté, c’est le seul moyen si on veut susciter l’intérêt et la curiosité. Et à voir le taux effarant d’analphabétisme, n’est-il pas urgent de développer des stratégies pour donner envie de revenir au plaisir simple de la lecture? Pas celle des libres penseurs de la blogosphère et de tous ces mâcheurs de mots perdus dans les limbes du web. La VRAIE littérature. Celle qui tient dans un ouvrage cartonné où les phrases sont alignées au fil des pages numérotées. Celle qui aide à formuler les idées, à imaginer des solutions, à résoudre les problèmes, à comprendre le monde. Celle qui favorise cette solitude nécessaire à la réflexion sur soi, mais qui, en même temps, donne l’impression de ne jamais être seul. Celle qui berce, bouleverse, fesse, transperce.

Celle qui, malgré le vertige du vide creusé par notre incessant désir d’individualité, nous rend tous plus humains.

 

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