Salut, Hervé

Hier soir, j’ai dit bonne nuit aux enfants, puis j’ai éteint la lumière.  En descendant l’escalier, j’ai entendu Élise sangloter. Je suis remontée.

Elle pleurait. S’ennuyait de Thé Chaï. C’était notre chat. On l’a trouvé mort dans la piscine au printemps dernier, le jour de l’anniversaire d’Élise. Je l’ai prise dans mes bras. Je savais qu’au fond, ce n’était pas Thé Chaï. Je savais qu’elle sentait quelque chose. Ma peine, probablement. Cette tristesse infinie que j’ai tenté de cacher aux p’tits en me scotchant un sourire. Les enfants ne sont pas caves. Surtout Élise. Elle a senti. Alors je lui ai dit.

– Te souviens-tu de mon ami Hervé?

– Oui.

– Tu sais, je comprends ta peine. Mon ami est parti la nuit dernière. Comme Thé Chaï.

– On fait quoi maman avec de la peine comme ça? Je suis pas capable d’arrêter de pleurer.

– Je sais mon coeur, moi aussi j’ai ben de la misère à pas pleurer. Tu sais ce que tu pourrais faire? Tu pourrais lui écrire, à ton chat.

– Écrire à Thé Chaï? Voyons maman, il pourra jamais lire ma lettre!

– C’est pas grave. Ça va te faire du bien de dire ce que tu ressens pour lui. Tu veux essayer?

– Oui.

 

L’ai laissée. Une quinzaine de minutes, papier et crayon en main. Quand je suis revenue, sa feuille était couverte de coeurs et de bisous, et elle avait écrit quelque chose comme: Théchaille Je suis très triste que tu soi mort tu sai je tenais beaucoup à toi mon coeur est complètement brisé. Elle m’a donné la feuille. Elle souriait. On a inventé une chanson joyeuse avec le nom de Thé Chaï. Je l’ai bordée, bisous câlins et tout, puis je suis sortie de sa chambre. Et je suis redescendue, toute seule avec ma peine.

Je me suis couchée avec ma peine. J’ai pleuré. En me levant ce matin, dans le tourbillon de la routine, j’étais en sécurité. Puis les enfants sont partis. Mon chum aussi. Et je me suis retrouvée toute seule avec ma peine. Ça fait que je me suis dit que je pourrais faire comme Élise.

J’haïs Rabii Rammal pis ses lettres ouvertes. On le sait nous autres qu’il fait du mauvais Joël style. En fait, j’haïs pas-mal les lettres ouvertes. Tsais, si tu voulais écrire à quelqu’un, t’avais qu’à le faire. Lui écrire, mettre ça dans une enveloppe, puis la poster. Dans le but de nous sacrer patience. Mais là, bon. Y’a pas de service postal possible. Pas de conversation intime possible non plus. Je pense pas que 1-800-au-delà soit disponible. Ça fait que, ben, voilà. Je t’écris une lettre. Peut-être que, comme Élise, ça apportera un peu de paix dans mon coeur.

***

 

Hervé, mon ami…

J’ai eu un crisse de choc, hier, d’apprendre sur Facebook que t’étais parti. Sur Facebook. C’est cruel hein? Anyway. J’ai braillé ma vie en pensant à toi. J’ai braillé ma vie, comme une fille qui se serait jamais attendu que ça arrive. Comme si la vie c’était magique. Comme si la mort, c’était rien qu’un concept de marde. Comme on riait du docteur, quand il t’a dit que ça achevait. Ils me disent ça depuis que je suis petit, que tu m’as dit en riant. Screw you, docteur, FUCK la mort, qu’on disait ensemble. Baveux. On était baveux.

Osti que t’étais beau quand je t’ai rencontré. Dans ce temps-là, on étudiait en arts à l’UQAC. Je passais mes nuits à travailler à l’atelier, avec Marilou. François avait apporté un super case de CD rempli de bonne musique. Ça fait qu’on écoutait de la musique, pis on essayait de faire de l’art. Toute la nuit. T’étais là, souvent. Pis on sortait fumer des tops. On avait souvent des conversations banales. On apprenait à se connaître, j’imagine. Avec le temps, nos conversations sont devenues plus intenses. On parlait de politique. D’art. De la vie. De la mort aussi. Ta conception métaphysique de la vie m’avait secoué. On avait des visions complètement différentes. Je t’ai confronté. Dans le tumulte de l’obstination – purement conceptuelle – tu as fini par me répondre en levant ton chandail. C’est là que j’ai su. Que j’ai vu. Ton corps strié de cicatrices. Tu m’as parlé de ta maladie. Tu m’as demandé de ne pas en parler à personne. J’ai gardé le secret. Ce n’était pas si lourd. Tu étais tellement en forme. Tellement beau. Tellement en vie.

On est devenus des amis assez proches. Tu jammais avec Sébastien, on faisait des 3REG, on parlait beaucoup. T’étais proche de ma meilleure chum. On est devenus assez proches pour que tu viennes au chalet avec nous autres au Lac, une fin de semaine. T’étais bizarre. Fermé. Fuyant. À un moment donné, tu as voulu retourner chez toi. Je t’ai trouvé poche. Tu crachais du sang, pis je l’ai su juste après. M’en suis voulu à mort.

Je suis tombée enceinte. Pas-mal la première de notre gang de teurs. Je me souviens encore de la face du monde quand je l’annonçais. Je rockais pas-pire. Ça étonnait les gens que je puisse songer à devenir une personne responsable, j’imagine… Mais pas toi. Toi, t’avais des étoiles dans les yeux. Toi, tu connaissais la valeur de la vie. Toi, tu m’as encouragée. Tu m’as convaincue que je ferais une bonne maman. T’avais raison, je pense.

Quand Élise est née, tu lui as offert un livre. Le Petit Prince. Tu avais même écrit une petite dédicace dedans. Je n’ai pas eu le courage de retourner la lire, je sais que je vais encore pleurer. Mercédes couvrait Élise de cadeaux. Je ne comprenais pas vraiment. Je trouvais ça généreux. Là, je comprends. Vous autres, vous connaissez la valeur de la vie.

Puis, la vie a suivi son chemin cahoteux. Me suis séparée d’avec Sébastien. J’ai déménagé. On se voyait moins. On a gardé un lien sur Facebook. Un bon lien, quand-même. Je suis heureuse de ces archives-là. Je vais les conserver précieusement. Même si on s’est un peu chicané. T’étais tanné. T’avais mal. Ton corps et ton visage avaient tellement changés, j’ai ben pensé qu’un beau gars comme toi trouvait ça vraiment dur. Même si je t’en ai jamais parlé, j’ai vu que tu le voyais dans mes yeux quand je te regardais.

Tu voulais révolutionner Mauvaise Herbe. J’ai quelques unes de nos expérimentations. Elles sont inédites. Je vais les publier pour toi, quand ce sera le moment.

J’ai eu envie de te voir. Me suis souvenu que Nicolas de la Sablonnière avait fait une crisse de belle toile de toi. Une crisse de belle. Général méta-disco. J’ai eu envie de la revoir. En cliquant dessus, j’ai relu la conversation qu’on avait eu ce jour-là. En septembre. Y’a pas longtemps. Je te disais que je trouvais qu’on ne se voyait pas assez.

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Là, on ne se verra plus jamais. Ça fait que je vais essayer de me la procurer, cette toile. Pour accrocher ta face sur mon mur, puis plus jamais regretter de ne pas te voir assez.

C’est un peu décousu, tout ça. J’aurais aimé ça connaître la manière de communiquer avec toi pour vrai. Ris pas. On aurait pu faire tout un tas de méta-expériences sensorielles sur la communication entre vivants et non vivants. Dis-moi, y’a-tu quelque chose de l’autre bord? J’aurais aimé ça que tu me rassures, encore. Depuis hier, j’ai l’impression que oui. Depuis hier, chaque fois que je m’allume une cigarette, j’ai l’impression de t’entendre résonner dans mon crâne. C’est pas tendre. Oui oui, je vais arrêter Hervé. Parce que de plus en plus, je connais la valeur de la vie.

Pour finir, je veux te dire merci. Parce qu’après la vague, il y a le ressac. J’ai téléphoné à Sabrina. Je ne voulais pas qu’elle l’apprenne sur Facebook elle aussi. On a parlé longtemps. Elle m’a dit ça fait mal hein? J’ai dit oui, ça fait mal. Elle va venir avec moi, pour la messe samedi. Elle s’en vient de Matane. Je suis contente de pas y aller toute seule. D’y aller avec une main à tenir, au cas où j’aurais le vertige. Un peu plus tard, Marceau m’a écrit. Il part de Sherbrooke vendredi, il sera avec nous samedi. Ça fait longtemps que je les ai pas vus. Aussi longtemps que toi. C’est plate que ce soit parce qu’on va te dire un dernier salut qu’on se retrouve. On va prendre une bière, samedi soir, en pensant à toi. En parlant de toi. En pleurant un peu encore, peut-être. Grâce à toi, je vais avoir la visite de deux de mes plus précieux amis de la vie. Alors merci. Je t’aime.

Finalement, après avoir pleuré pendant des heures, j’ai été envahie d’un sentiment étrange. Un genre de plénitude. T’étais fatigué. T’avais mal. T’étais amer. Là, tu es libre. Et cette pensée me réconforte profondément. Tu es libre, Hervé.

Commentaires

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9 thoughts on “Salut, Hervé

  1. Magnifique texte, témoignage, Marielle. Où que soit Hervé, il doit sourire.

  2. ton texte est superbe et précieux, Marielle que je connais un peu à travers FB, tu nous donnes ainsi l’impression de te connaître un peu plus… oui, Hervé doit sourire en ce moment, libre qu’il est maintenant et heureux de tout de même pouvoir rassembler des gens qui s’aiment pour lui rendre un tel hommage.

  3. Kathy Roy

    Très beau et très touchant.

  4. Tu sais, Marielle, j’ai perdu mon père il y a deux semaines, mais j’avais pas su ou pas eu le temps de pleurer. Toi, pis mon ami Hervé, vous m’avez aidé à le faire. Merci.

  5. Michel Desmeules

    Beau texte Marielle. Les chagrins d’enfants sont, comme les chagrins de femmes, de vrais labyrinthes. Il n’y a pas vraiment à la mort surtout si elle est la suite d’une maladie fulgurante. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que la mort est une salope, mais pas le vie.Et tous ces enfants, autant que le mien qui a 7 ans, seront les artisans d’une vie meilleure que nous nous devons de créer pour eux…

  6. julie C

    wow mais quel texte insignifiant. Tu peut bien hair (les textes de) rabii rammal, quand t’as pas de talent, t’hais ceux qui en ont et qui pognent. Continue comme ça…

    1. Marielle Couture

      En tout cas, toi tu as l’air de l’aimer, Rabii!
      Mais, sauf mon respect envers ta grande capacité d’analyse littéraire… ce n’était pas vraiment le sujet principal du texte.
      Anyway. Merci pour ton commentaire tout-à-fait signifiant. Ok, bye.

    2. Quel élégant commentaire, Julie. Bravo.

      Tout l’art de saisir l’essence d’un texte. Continue comme ça…

    3. Karl StGelais

      Mademoiselle Julie, ce n est ni le moment ni l’endroit pour ce genre de revendications… un peu de respect s’il vous plait! Cela dit, il n’est jamais trop tard en vue de faire pour le meilleur…

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