Normcore: l’ironie derrière l’authenticité?

Un jean délavé avec une coupe des plus régulières, un t-shirt simple, des chaussures sports Nike et une veste sport. Voilà comment on peut résumer la dernière tendance mode qui s’appelle le « normcore ». Ce mot, imaginé par le cabinet de tendance basé à New-York, K-Hole, a été repris par le New York Magazine le 26 février dernier puis le buzz s’est créé sur Internet. Il a diminué depuis, mais la tendance demeure.

L’auteur du texte du NYmag, Fiona Duncan, a fait connaitre ce style parce qu’elle disait alors ne pas faire la différence entre les jeunes normcore branchés qu’elle croisait dans la rue, et le touriste états-unien moyen qui visitait la grosse pomme. C’est pourquoi elle s’est penchée sur le phénomène.

Plusieurs lectures quant à l’origine sociale de cette tendance sont possibles. Les uns affirment que le normcore est né parce que les marges, occupés par les « hipsters » depuis un moment étaient désormais devenus communes, donc que se retourner vers le milieu était la solution. D’autres croient que c’est plutôt une démonstration des jeunes qu’ils veulent attirer l’attention sur leur individu, plutôt sur que leur apparence.

C’est le cas de la professeure à l’École de la mode de l’Université du Québec à Montréal, Mariette Julien: « La tendance normcore correspond vraiment à une quête d’authenticité, à la mise en scène du corps naturel ». Elle explique par ailleurs que même si les gens n’ont pas conscience que le choix de leur style n’est pas anodin, il signifie quelque chose sur ce qu’ils pensent et leur personnalité. Dans les cas des adeptes du normcore, « ils veulent attirer l’attention sur leur individu, indique Mariette Julien. Ils veulent montrer qu’ils ne passent pas de temps à très bien s’habiller ou à mettre beaucoup de temps sur leur apparence. En d’autres mots, ils désirent que les gens remarquent qu’ils ont d’autres intérêts, qu’ils sont des personnes intéressantes ».

Mariette Julien fait d’ailleurs un parallèle avec les réseaux sociaux. Elle explique que si les gens veulent qu’on les remarque dans la rue, ils auront un corps spectacle, c’est-à-dire qui sera très bien vêtu, qui aura peut-être du marquage (tatouage, scarification ou autres) et aura une coiffure marquée. À l’inverse, s’ils souhaitent être remarqué sur les réseaux sociaux comme Facebook, où « on se met soi-même en scène », ils auront plutôt un corps naturel, et probablement un look qui se rapproche du normcore, pour que les autres remarquent ce qu’ils font, ce qu’ils pensent.

Cela demeure néanmoins une volonté de se faire remarquer, une manière de mettre en valeur le soi. Cette mise en valeur utilise par contre l’action et les expériences branchées, plutôt que le paraitre. C’est là toute la différence avec ceux qui misent sur le corps spectacle.

Pour l’auteure et assistante-professeure à l’université Princeton, Christy Wampole, il n’y a donc pas de distinction majeure entre la tendance normcore et la tendance hipster. Elle estime quant à elle que « le normcore est tout simplement une continuation très prononcée de l’esthétique hipster qui, dans sont état moribond, a dû se renouveler en se transformant ». Il s’agit quant à elle de se cacher derrière le neutre, ce que tout le monde peut porter, « tout en annonçant cette dissimulation ». Ainsi, ceux qui adoptent le style ne seront pas vraiment neutres puisqu’ils l’auront fait savoir aux autres avant de s’habiller ainsi. « C’est ça la manoeuvre transparente de la culture de l’ironie », croit Christy Wampole. Elle croit aussi que ce phénomène peut s’expliquer par le fait que les hipsters vieillissent petit à petit et qu’ils anticipent ce qu’ils deviendront: des parents « responsables ». Ils adoptent donc déjà le style du parent nord-américain moyen.

L’anticipation se fait aussi sentir dans le fait d’avoir nommé ce phénomène qui se veut neutre. Cela « est indissociable de notre [époque] », selon cette dernière. « Peut-être s’agit-il d’une paranoïa d’être en retard ou de manquer un évènement culturel d’importance. Anticiper, nommer: c’est dominer », croit Christy Wampole.

Avoir nommé ce phénomène, que ce soit de l’anticipation ou non, permet aux individus portant des vêtements normcore de se définir. L’individu se définit à travers sa société, son environnement. Ce que cette mode en devenir révèle sur notre société est plutôt nébuleux. Est-ce une société qui vit à une ère très ironique, à la limite du cynisme, ou est-ce plutôt une réelle volonté de s’affranchir des diktats, une quête du vrai affichée par ses vêtements?

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