Les hémisphères de Magdebourg et les promesses du gouvernement de Justin Trudeau

La défaite incontestable du Parti conservateur de Stephen Harper a suscité des espoirs disproportionnés eu égard à la réalité politique canadienne. Il faut admettre que le régime conservateur ayant sévi au cours des neuf dernières années a mené une offensive réactionnaire sans précédent, dans tous les domaines. Qu’il se retrouve aujourd’hui dans la poubelle de l’Histoire avec d’autres mauvais souvenirs du passé qui y pourrissent ne peut que provoquer des cris de joie et l’envie d’une grande fête populaire. L’ampleur du contraste entre le gouvernement Harper et les positions du PLC a cependant pour effet pervers de faire apparaître le nouveau gouvernement comme l’incarnation du progressisme, comme on le constate un peu trop dans les médias depuis le soir du 19 octobre. N’importe quel parti succédant aux conservateurs aurait l’air d’avoir un penchant à gauche. La confusion quant au caractère prétendument progressiste du PLC provient également de la stratégie délibérée de ce parti de doubler le NPD sur sa gauche, comme il l’a fait en 1988 en s’opposant hypocritement au libre-échange. Il faut dire que, de ce point de vue, Thomas Mulcair et son entourage lui ont facilité le travail de manière inespérée.

La façon commune d’analyser la vie politique se réduit trop souvent à la psychologie des personnages, en particulier des leaders. On compare les chefs de partis entre eux pour leur image, leur élocution, leur charisme, leur capacité de convaincre, leur sincérité apparente, leurs idées, leur expérience. De cette manière, tout devient une question de confiance envers des individus. L’ennui, c’est que la politique réelle ne fonctionne pas ainsi. Elle n’a rien à voir avec les belles intentions d’un chef animé par des idées généreuses et faisant son possible pour réaliser ses promesses. Au cours des derniers jours, on a pu lire ou entendre qu’il fallait «laisser la chance au coureur». Cette conception de la vie politique provient d’une méconnaissance tout à fait compréhensible des fondements de la société dans laquelle nous vivons, méconnaissance que l’idéologie dominante produit et reproduit.

En réalité, toute société est structurée sur la base de rapports de force où s’affrontent des intérêts bien concrets et identifiables. Le Parti libéral du Canada n’est rien d’autre que la branche «libérale» des classes possédantes canadiennes, par opposition à la branche conservatrice. L’existence de deux grands partis voués aux intérêts des possédants a d’ailleurs permis la fausse alternance au pouvoir – d’un point de vue de classe – qui caractérise la compétition politique canadienne depuis les débuts du gouvernement responsable, en 1848. Bref, le PLC est un parti bourgeois avec une vision quelque peu différente de l’autre parti bourgeois, le PCC, plus militariste, plus hostile aux écologistes, à la pensée critique, etc. Ainsi, le PLC a promis une offensive keynésienne, d’ailleurs saluée par le célèbre économiste Paul Krugman[1]. On semble désormais adhérer à nouveau à l’idée voulant que le conservatisme fiscal et la lutte au déficit à tout prix ne constitueraient pas forcément les meilleures solutions aux problèmes de croissance. Peut-être s’agit-il là de l’expression d’une fissure au sein des classes dominantes canadiennes, comme on le constate également dans certaines institutions de régulation de l’économie mondiale, tel le FMI. L’avenir nous le dira. Toujours est-il que cette position tranche avec le blairisme néolibéral de Mulcair : elle donne au PLC un vernis réformiste qui l’a fait paraître comme le parti du changement.

Il faut toutefois se rappeler que le keynésianisme ne constitue qu’une variante plus douce de la gestion de l’économie capitaliste. Le PLC n’a d’ailleurs aucunement manifesté l’intention de restaurer l’État-providence des années 1970. Les investissements dans les infrastructures ont été annoncés comme provisoires. Au Québec, l’effondrement des viaducs à Laval avait forcé le gouvernement à transformer le réseau routier en un vaste chantier, ce qui avait d’ailleurs permis de temporiser les effets de la crise de 2008-2009[2]. Avec sa volonté de revenir à l’équilibre budgétaire en 2019 et pour d’autres raisons, il serait douteux que le gouvernement libéral de Justin Trudeau aille réellement plus loin au chapitre des dépenses publiques que le gouvernement Charest. La bourgeoisie canadienne n’a pas encore adhéré largement aux politiques keynésiennes comme elle l’a fait dans la foulée de la crise des années 1930 et de la Seconde Guerre mondiale. À moins qu’un changement fondamental ne s’opère du côté des États-Unis.

En ce qui a trait à sa promesse de changer le système électoral, il ne faut guère s’attendre à autre chose qu’à des modifications d’ordre cosmétique : notre système uninominal à un tour, parmi les plus antidémocratiques de tous les pays développés, constitue un atout indéniable pour les forces aspirant à la préservation de l’ordre établi. Au Québec seulement, neuf libéraux ont été élus avec moins de 35% des voix. Et tous proviennent de circonscriptions francophones. L’élection de Denis Lemieux dans Chicoutimi-Le Fjord avec 31% des voix, celle de David Graham dans Laurentides-Labelle (32%) et la quasi victoire de Marc Petterson (28%), dans Jonquière, illustrent parfaitement les distorsions schizophréniques de ce système électoral. C’est ce système qui a forcé plusieurs électeurs et électrices à «voter stratégique» plutôt qu’en fonction de leurs convictions les plus profondes. Mais la bourgeoisie canadienne n’en veut pas, de leurs convictions profondes. C’est à cela que se heurtera Justin Trudeau, s’il a l’intention d’aller trop loin. Mais le problème ne se posera pas. La solidité des ficelles qui le manipulent ne fait aucun doute.

De même, il va poursuivre la logique de centralisation des pouvoirs consubstantielle aux politiques de libéralisation des échanges et à la construction de la nation canadienne. Le Québec n’a pas fini de se faire remettre à sa place. La présence de ministres québécois ne changera rien à la donne, pas plus qu’à l’époque où 74 députés libéraux fédéraux du Québec avaient voté en faveur du coup de force constitutionnel de 1981-1982. Justin Trudeau sera contraint d’obéir à une logique beaucoup plus puissante que sa propre volonté. Les conservateurs eux-mêmes, réputés plus favorables au respect des compétences des provinces, n’y ont pas échappé.

L’unité canadienne n’est pas le simple projet d’une poignée d’individus idéalistes comme Trudeau père et fils,  rêvant d’un beau et grand pays prônant le multiculturalisme et pratiquant un bilinguisme aussi asymétrique que l’interdépendance économique entre les États-Unis et Porto-Rico. Elle sert d’abord et avant tout à préserver les bases de l’accumulation du capital sur le deuxième plus grand territoire de la planète au moyen d’une structure politique conçue pour affirmer la suprématie de la nation majoritaire garante de l’unité et, bien entendu, pour assurer la domination des possédants. Trudeau fils s’oppose à toute velléité d’exercice du droit à l’autodétermination du Québec, reconnu du bout des lèvres comme nation par l’un de ses prédécesseurs, Stéphane Dion. Il refuse – tout comme Dion, d’ailleurs – une sécession appuyée par une majorité simple. Pire encore, il a déjà manifesté son appui à la partition du territoire québécois en cas de déclaration d’indépendance. La question lui avait été posée à l’époque où je regardais encore l’émission «Tout le monde en parle». Répétant les paroles prononcées par son père en 1976, il a répondu ceci : «Si le Canada est divisible, le Québec est divisible aussi». Comme si la nation québécoise se résumait à un agrégat d’individus.

Bref, il importe de garder à l’esprit que derrière Justin Trudeau, autrement dit derrière l’apparence des choses, des forces sociales veillent à la préservation de leurs intérêts. En 1654, le bourgmestre de Magdebourg, Otto Von Guericke, avait fait la démonstration que deux attelages de 15 chevaux étaient incapables de séparer deux hémisphères bien collés à l’intérieur desquels on avait pompé l’air. La pression atmosphérique autour d’un objet vide est énorme. De même, autour du vide apparent du PLC de Justin Trudeau, des forces sociales exercent une pression autrement plus tenace que la volonté du premier ministre et de ses proches. On peut se réjouir avec raison de la fin du régime Harper, mais nullement du retour au statu quo ante. Le gouvernement du «beau Justin» est au service du grand capital, c’est-à-dire de tous ceux que nous combattons pour leurs politiques régressives à l’égard des travailleurs et travailleuses, des institutions et pratiques démocratiques[3] et de l’environnement[4]. La lune de miel ne durera pas longtemps.

[1] Paul Krugman, «Keynes Comes to Canada», New York Times, 23 octobre 2015. http://www.nytimes.com/2015/10/23/opinion/keynes-comes-to-canada.html

[2] Ironiquement, le gouvernement Charest a été partiellement keynésien sans le vouloir.

[3] Ce n’est pas le gouvernement de Justin Trudeau qui va abolir le Sénat ou le rendre électif, ou mettre fin à la monarchie.

[4] Il ne faut guère s’étonner de son appui au projet d’oléoduc Énergie-Est de TransCanada, tout en s’affichant «vert».

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