La lutte finale

On appelle cela hypocritement les « forces du marché », pour bien montrer que personne ne les mène, mais que seuls les opportunistes de génie peuvent s’enrichir en les canalisant. Et comme il s’agit d’une sorte de don du ciel, comme la manne, ou, pire encore, de l’expression du désir inconscient de la communauté humaine — ne sommes-nous pas à l’ère de la consommation où tout ce qui trouve preneur se voit par le fait même justifié? — la seule chose que nous puissions faire, c’est nous y soumettre.

Aussi est-ce donc avec la plus arrogante des bonnes consciences que les gens de pouvoir décident, par exemple, que les diverses chaînes de télévision multiplieront les émissions débiles et supprimeront celles qui exigent un minimum d’attention et d’intelligence : bien sûr, ils prétendent qu’ils ne font qu’obéir à la « vox populi » invoquée par tous les démagogues de la terre depuis que le monde est monde. Ce que le « peuple » veut, Dieu le veut : « vox populi, vox dei » disait l’adage latin au complet, qu’on ne cite plus que tronqué et sous la forme du très médiatique « vox pop », ce « micro-trottoir » postmoderne.

Les anciens Grecs rigoleraient un bon coup de nous voir ainsi pris dans une fatalité plus irrémédiable que la leur. Et avec leur sens de l’observation très aigu et leur esprit d’analyse, ils ne manqueraient pas de conclure que c’est, justement, affaire de religion. Un dieu caché mène notre frêle esquif et guide sa traversée des circonstances.

Et quand ce n’est pas une incernable mais finalement théologique volonté populaire, c’est l’état des choses qui commande nos soumissions, nos démissions, le sacrifice heureux de toutes les valeurs. L’un comme l’autre, la réalité du monde tel qu’il est (en fait, tel qu’on nous le vend) ou le prétendu désir des masses convenablement interprété par les spécialistes à la solde des intérêts marchands, l’objectivité et le rêve, tout cela est affaire de tendance.

Les tendances impérieuses

L’état des choses aujourd’hui a un nom, c’est la globalisation. Rien à faire, nous formons un tout, nous dépendons les uns les autres. Les écologistes croient naïvement que cela devrait nous rendre solidaires, quand cela ne veut dire qu’une chose : c’est désormais le monde qui est notre marché. Et si nous n’acceptons pas de nous y vendre, d’autres s’en chargeront pour nous. Mais ils ne prendront que le meilleur, notre force de travail, et nous laisserons en plan avec nos ridicules valeurs : l’amour, l’amitié, l’art, la culture et même, tiens, pourquoi pas, l’intelligence, du moins celle qui cherche à se développer sans cesse, car celle qui se borne à la tâche qu’on lui donne, celle-là, on la vend et on l’achète volontiers.

Parlez-en aux visionnaires que sont nos recteurs d’universités, du moins ceux de notre malheureuse province. Ils s’emploient en effet avec superbe à former des cerveaux dociles et des bras compétents. Et ils joignent leurs voix prétendument éclairées à la grande rumeur du progrès : il ne faut pas rater le bateau, il faut prendre tous les virages que le discours courant nous propose, virage numérique d’abord, mais aussi celui, dernièrement apparu, de l’« économie participative ». Comme si le futur n’était qu’une tendance à déchiffrer. Et comme s’il fallait se précipiter dès les premiers signes de son apparition.

S’agissant du virage numérique, sa négociation sans réflexion va nous amener à un état de la société tel que l’analyse marxiste qui énonce la lutte séculaire du capital et du travail va se trouver vérifiée sous la forme d’un triomphe du premier sur le second. Comme l’évoquait récemment un analyste humoriste, l’usine de l’avenir, entièrement robotisée, n’aura besoin que d’un employé et d’un chien : l’employé pour nourrir le chien et le chien pour surveiller l’employé et l’empêcher de toucher aux appareils. Au-delà de l’exagération amusante, il faut reconnaître que les « gains de productivité » poursuivis sans retenue nous amèneront à une situation où l’on n’aura de moins en moins besoin de travailleurs alors que la population mondiale n’aura cessé de croître. Et alors, l’analyse marxiste aura encore raison : le capitalisme aura, par ses contradictions mortelles, scié la branche sur laquelle il était assis, la branche « consommation de masse ». Qui fera tourner ce moteur principal de l’économie postmoderne quand de moins en moins de gens auront du travail? Une classe moyenne de rentiers auxquels on aura donné un revenu minimum garanti qui la dispense de travailler? Les pays dits émergents, réservoir de main-d’œuvre bon marché dont les salaires auront suffisamment augmenté pour en faire des consommateurs? Mais alors, où les capitaux chercheront-ils le « gain de productivité »? Pourra-t-on atteindre ce stade avant l’épuisement total des ressources de la planète?

Rendus sourds, aveugles et même parfaitement idiots par l’idéologie néolibérale, nos dirigeants partout à travers le monde n’entendent même pas le FMI, ce dangereux repère de gauchistes, qui vient d’avertir officiellement des dangers d’une telle soumission aux évidences trompeuses des lois du marché.

Pire encore : ce sont souvent des jeunes, comme l’aile jeunesse du Parti libéral, qui encouragent les détenteurs du pouvoir à embarquer dans cette autre nef des fous que le néolibéralisme nous vend sous l’appellation d’« économie du partage ».

Les habits neufs du néolibéralisme

Ce pétage de broue là, ce bourrage de mou, cet écran de fumée, il n’est vraiment pas piqué des vers! Au vu de l’actualité récente, on pourrait le qualifier d’« Ubercommunisme »! Car c’est bien sur cette apparente dissémination du travail, libéré de tous avantages sociaux, sans règle ni loi, que repose l’argumentaire « humaniste », jeune, moderne, de la multinationale californienne. Prolétaires de tous les pays, devenez entrepreneurs! Libérons le travail de ceux qui s’y attachent! Plus d’exigence ou de formation particulière, à chacun la jobine qu’il est capable de s’inventer! Ce revenu d’appoint pour le plus grand bien de ceux, millionnaires, qui tirent les ficelles.

En 1956, à peu près en même temps que commençait à sévir un des gourous du néolibéralisme, Milton Friedman, son homonyme, le sociologue français Georges Friedman publiait un livre prophétique qui reste encore terriblement d’actualité : Le travail en miettes.

Mais la dissolution du travail et l’inutilité programmée de milliards de prétendus citoyens restent cachées derrière la bienveillance généralisée, l’« humanisme », comme disent les gogos et ceux qui exploitent leur crédulité. Entre autres miroirs aux alouettes qui ne veulent pas savoir que le roi individuel est nu, les plus efficaces dans l’illusionnisme sont tous ces réseaux électroniques où l’on se croit vite à tu et à toi, copain comme cochon avec les grands de ce monde! La convivialité est une arme de conviction massive qui fait des ravages sur le champ de bataille commercial et idéologique qui nous tient lieu de société et où la lutte finale est déclenchée, celle qui, comme l’annonçait mi-figue mi-raisin l’investisseur milliardaire Warren Buffett, est en train de tourner à l’avantage des friqués. Car derrière le sourire du partage se profile le rictus du profit.

Et à propos de convivialité et de révolution numérique, savez-vous quel est le principal actionnaire de Monsanto? Le très convivial et bienfaiteur Bill Gates! Il déverse en ce moment subventions et dons sur le continent noir, dont il veut, entre autres choses, révolutionner l’agriculture.

À la place des Africains, je me méfierais!

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